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Anaïd de Dieuleveult

Au-delà, la Mort en Images #05 Le Suicide d'un Père

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« Avec le suicide d'un proche, ce qui est compliqué c'est que la personne est la cause de ton deuil bien sur, mais elle en est à l'origine aussi »

Le dernier appel

Un lendemain d'une soirée arrosée entre copains, Clotilde se lève tard. Elle émerge et voit un appel en absence de son papa.
Il avait 68 ans. Cela faisait plus d'un an qu'il était malade : il avait survécu à deux AVC, avait un adénome au cerveau et les carotides bouchées, ça n'allait pas fort du tout.
Le jour de cet appel cela faisait tout juste trois jours qu'il était sorti d'un établissement hospitalier pour sa convalescence, lourde, et avait commencé à changer de comportement depuis plusieurs mois déjà : il avait sans doute pris conscience de la fin, de sa mort qui allait arriver, il déprimait et exprimait ses sentiments, habitudes qu'on ne lui connaissait pas.

Le samedi 8 juin 2013 donc, vers 14h, Clotilde voit cet appel manqué. Elle n'y prête pas plus d'attention, elle l'avait eu deux jours auparavant, il n'avait pas tellement fait la conversation. Mais il rappelle, et ça, ça ne lui ressemble pas, alors elle décroche. « Comment tu vas mon p'tit papa ? ». D'emblée il lui dit qu'il n'a pas le moral, que ça ne va pas, sa vie est triste, il ne peut plus faire ce qu'il veut désormais (manger ce qu'il souhaite, fumer, boire même s'il buvait peu, conduire, lire, marcher, tenir une conversation...). Clotilde essaye de lui remonter le moral, de lui parler des occupations qu'il aura, mais il est fatigué dit-il, il n'en peut plus, n'a pas le courage et en a assez. Clotilde s'accroche et ne lâche pas, elle essaye de le faire rire, lui dit aussi qu'elle a besoin de lui, qu'elle n'est pas mariée, n'a pas encore d'enfants, il faut qu'il connaisse tout ça. Au bout d'un moment, il enchaine alors sur des choses plus radicales : « Tu sais ne t'inquiète pas, j'ai été très heureux dans ma vie, j'ai fait le tour du monde plusieurs fois, j'ai eu une femme que j'ai aimé toute ma vie, quatre très beaux enfants, de merveilleux petits-enfants, je vous ai élevés du mieux que j'ai pu, j'espère que vous serez fier de moi. Puis de toutes façons je ne me fais pas de soucis pour la suite, votre maman fera très bien les choses. ». Clotilde s'inquiète de ce discours suicidaire, ça ne lui ressemble décidément pas. Et pourtant ils ne sont pas si proches tous les deux, enfin si, mais si différents aussi, souvent en désaccord, pourquoi lui dit-il tout cela ? Et puis ces derniers temps il se plaignait plus facilement lors des échanges téléphoniques, ils en rigolaient entre frères et soeurs parfois : « papa m'a rappelé, c'est l'acte 3 scène 2 ». Mais bon, là elle s'étonne de ces paroles quand même assez extrêmes. Il essaye de clore le débat : « enfin voilà, sache le, je suis fatigué, je vous ai vraiment aimé tous très fort, je vous ai aimé et élevé du mieux que j'ai pu, donc je veux juste te dire, je te fais confiance pour la suite, soit heureuse dans ta vie, je t'aime. » Evidemment elle lui dit qu'elle l'aime fort aussi, mais elle n'est pas sereine, ce n'est pas du tout son genre ce truc émotionnel.

D'ailleurs, physiquement son corps lui envoie quelques signes : elle a les mains moites et les jambes qui tremblent. Son premier réflexe est d'appeler un membre de sa famille qui l'a calme tout de suite, lui dit qu'elle doit se prendre la tête pour rien, pas de panique. Mais les mains restent moites et les jambes tremblent toujours. Elle fume clope sur clope, toujours en pyjama.

L'annonce

Une demi heure plus tard sa maman l'appelle, et Clotilde comprend. Sa mère est complétement hystérique au téléphone et lui dit de venir à Blois : « Clotilde, Clotilde, il faut que tu viennes tout de suite, tout suite. » « Ben qu'est-ce qu'il se passe ? » « Ton père a fait une connerie, ton père s'est tiré une balle, les pompiers sont là, faut que tu viennes ». Clotilde ne percute pas tout de suite : si les pompiers sont là, tout va bien, il s'est raté, ils le prennent en charge. « Mais les pompiers sont là, donc comment il va ? » « Mais t'es bête ou quoi, il est mort ! Je dois rappeler tes soeurs, viens tout de suite. »

« Je raccroche et là sur le coup, je prends conscience que je suis en train de vivre un moment hyper important de ma vie, après ces huit mois d'opérations, d'hôpitaux, de la peur que mon père meurt, là je me dis ca y est, c'est maintenant... Je crois que je ne réalise pas trop, je ne me souviens plus trop de ce qu'il se passe mais je me dis genre « Oh putain, oh putain ! ».
Je ne suis pas paniquée, je ne sais juste pas quoi faire. Je suis abasourdie par la nouvelle. Mon premier réflexe est d'appeler une amie très proche. Elle me rappelle en me disant qu'elle est au mariage d'une copine, me demande ce qu'il se passe. Sans filtre, je lui dis « Ma poule mon père est mort, mon père s'est suicidé, il s'est tiré une balle il est mort ». Et en fait c'est sa réaction à elle qui me fait prendre conscience que mon père est mort, parce qu'à ce moment là moi je suis incapable, ni de pleurer ni de réagir, et son silence, ses sanglots, le fait qu'elle me dise « mais c'est un enfer, c'est un cauchemar, mais c'est pas possible » sont l'électrochoc.
Alors là je cède à la panique. Je suis dans un affolement total, comme une bête entourée de chasseurs, qui court dans tous les sens au lieu d'aller se cacher dans les bois. Je suis une pile électrique, j'essaye de faire ma valise mais la fais n'importe comment, je ne reste pas en place, je me rhabille comme la veille, sans avoir pris de douche, je ressemble à rien, mais je m'en fous, il y a urgence. Je claque la porte. »

Sur le chemin de la gare le membre de la famille qu'elle avait alerté la rappelle et n'arrête pas de s'excuser, en boucle. Tiraillée entre le fait de lui avoir fait porter quelque chose de si lourd en l'appelant la première fois, et le fait que s'il l'avait écoutée, peut-etre qu'ils auraient pu réagir, empêcher, et si et si... Clotilde lui assure que personne n'y est pour rien. Elle prévient une copine d'enfance et d'autres copains, sans dire qu'il s'agit d'un suicide encore, sa mère ne voulait pas. Et Clotilde se dit que oui, ça ne regarde que son père, c'est son geste, et en même temps elle n'a pas envie de cacher ce qu'il a décidé, elle ne veut pas porter un tel secret. Mais dans l'immédiat c'est plus simple, il est mort du coeur, point.
Elle reçoit ensuite un sms de sa tante qui lui fait un peu plus prendre conscience de la situation : avant c'est elle qui donnait l'information, cela ne lui semblait pas encore bien réel, là elle est destinataire, et le fait que les gens extérieurs soient au courant encre tout ça dans la réalité : ce n'est pas un cauchemar. Les premiers sanglots apparaissent alors enfin, dans ce wagon du train Paris-Blois, au moment même où elle se rend compte qu'elle porte un t-shirt noir avec un revolver sur lequel est écrit « bang bang », pas tout à fait de circonstances, mais sa valise est anarchique, il faudra simplement le retourner et faire avec.

Deux heures après avoir quitté Paris, Clotilde monte dans la voiture de sa belle-soeur, venue la chercher à la gare. Il pleut. Au moment d'arriver, c'est une nouvelle bascule : juste avant le dernier virage, celui qui fera apparaître la propriété, Clotilde lui demande de s'arrêter. Cette symbolique du tournant, ce moment où elle verra la maison dans une ambiance si différente, elle ne veut pas vivre ça, arriver et qu'il ne soit plus là, elle ne peut pas assumer ça. Elle craque.


Le geste

Dans ce genre de décès, qui plus est à arme à feu, tant que le procureur n'a pas déclaré que c'était un suicide, il y a toujours une présomption de meurtre donc les gendarmes doivent intervenir, ils répertorient tous les indices qu'ils trouvent, laissent des marques au sol. Une fois que le procureur déclare le suicide, ils remportent tout, le corps au "frigo" et le reste, les pompes funèbres aussi aident à nettoyer ; mais ce jour là la pluie entre en jeu et chamboule un peu tout, l'urgence du corps, le manque de visibilité, finalement les lieux ne sont pas laissés aussi propres qu'ils auraient du.
Ce détail, qui n'en est pas un du tout, mais tant qu'on n'y est pas confronté, on ne l'imagine sans doute pas, a mis tout le monde dans une position très délicate, et renforcé la difficulté de la situation : les gendarmes étant partis tard, avec la pluie les pompes funèbres ne viendraient finir de nettoyer que le lendemain, laissant Clotilde et sa famille avec tous ces morceaux de leur père et mari un peu partout dans le jardin, qu'on ne voyait pas bien au début avec la pluie, et puis si loin... Ils n'ont pas pu attendre le lendemain, et un membre de la famille a décidé de nettoyer une partie, avant que les pompes funèbres ne se chargent du reste, sacs poubelles dans les mains.

« Quand il avait raccroché avec moi, il était dans son bureau. On avait une maison toute en longueur, avec des portes fenêtres un peu partout. Derrière la porte-fenêtre de son bureau il y avait un banc en pierre, et à l'intérieur du bureau une petite salle bain dans laquelle il rangeait ses armes de chasseurs. Il a pris une petite carabine de safari, donc avec des balles pour buter un éléphant : il était sur qu'il ne se raterait pas. Et surtout, dans cette conviction qu'ont les suicidaires, il avait beau ne pas pouvoir faire un mètre sans canne, là il a réussi à marcher, sans même pouvoir s'appuyer sur la carabine, trop petite. Il aurait pu ouvrir la porte fenêtre de son bureau et s'installer directement sur le banc, mais du coup il n'aurait pas pu la fermer, et ma mère qui était dans sa chambre à ce moment là aurait entendu le bruit et découvert la première son corps. Alors qu'avec les doubles-vitrages, la chambre de maman qui donnait sur l'autre coté, et surtout les détonations habituelles des fermiers toutes les minutes pour éloigner les oiseaux et les renards des cultures, elle ne pouvait se douter de rien. Il a donc trouvé l'énergie pour prendre son arme, faire tout le chemin pour traverser la maison, sortir et refaire le tour par l'extérieur pour s'asseoir à cet endroit là, et se tuer. Apparemment il n'a pas hésité, il était vraiment sur de lui. Qu'est-ce qu'il s'est dit ? C'est long tout ce chemin...
En faisant ça, c'était sympa parce qu'il n'a pas pourri la maison... Et puis ca lui a explosé la tête, donc c'est radical. Mais bon, t'as ton papa un peu partout. »

Son papa a appelé chaque enfant avant de mourir, un simple petit mot, un simple bonjour ou une vraie discussion comme avec Clotilde. C'est avec elle qu'il a été le plus franc.

C'est le gardien qui l'a trouvé, il a cru qu'il avait refait un AVC. Aucun des membres de la famille ne l'a vu. Clotilde a voulu, mais elle n'a pas pu. A la morgue, au départ son visage était caché sous un coussin (avant qu'il ne soit bandé), on ne voyait rien. Clotilde a insisté pour le voir, elle en avait besoin même si elle avait peur. Sa famille la retenue, mais les images qu'elle s'imaginait la hantaient. C'est finalement l'employée des pompes funèbres qui l'en a dissuadée, lui expliquant que cette dernière image serait pire que tout : « je préfère que vous ayez l'imaginaire et je vais essayer de vous le donner le plus précis possible pour que vous puissiez avancer mais ne le voyez pas. » Elle lui explique aussi qu'il devait être serein au dernier moment, vu la position de son corps. Clotilde a été très soulagée de cette discussion.

S'ensuivent quelques jours si particuliers, comme une errance, le recueillement sur son dernier lieu de vie, des discussions en famille, la préparation de l'enterrement, prévenir l'entourage, choisir ses derniers habits, les textes et chants de la messe, le cercueil. Son père n'avait laissé aucune directive, mis à part celle d'être incinéré et que ses cendres soient éparpillées en mer, à l'île de Ré.

L'enterrement, la crémation et la dispersion des cendres

« A la mise en bière personne n'était là, c'est un de mes grands regrets. La police devait vérifier que c'était bien le corps de mon père qu'on mettait dans le cercueil, et donc débander son visage pensait-on. Comme ce n'était pas recommandé qu'on le voit, personne n'y était. Mais en fait le bracelet d'identification suffisait, et on aurait pu venir. Il était donc seul pour entrer dans le cercueil, et pour moi qui croit beaucoup à la vie après la mort, au passage, au soin du corps, à l'accompagnement de la dépouille jusqu'au bout, ça a été un peu dur, je regrette beaucoup. »

Le vendredi 14 juin 2013 ont eu lieu l'enterrement et la crémation. Le corbillard a d'abord fait un tour dans le parc, entre les étangs, un chemin qu'il appréciait beaucoup. Tout le monde le suivait en marchant. Un « beau moment ».

Au moment de la messe Clotilde est « satellitée » comme elle le dit si bien, elle ne se souvient plus bien de tout, l'entrée dans l'église, quelques amis, mais son objectif est de tenir, tenir le coup pour lire son témoignage. Mais même au moment de son hommage, ses souvenirs sont assez flous. Elle l'a fait, elle a tenu, c'est ce qu'elle voulait. Un autre discours suit, celui du meilleur ami, qui dit à demis mots qu'il s'agit d'un suicide. La majeure partie de l'assistance apprend la nouvelle, la famille se regarde, horrifiée. Mais finalement cet ami, dans ses mots, avait raison : son papa était orgueilleux et même son geste le prouve, il n'en faisait qu'à sa tête, aucune loi ne lui dictait quoi que ce soit, c'est lui qui choisissait ».
La messe se poursuit. Musique de Léonard Cohen qu'il adorait « There is no way to say goodbye ». Et vient le moment où chacun bénit le cercueil. Clotilde craque à nouveau quand vient le tour de ses copains. Elle s'écroule dans leurs bras.

Puis il faut enchainer le reste de la journée, le rythme est soutenu puisqu'elle doit partir avec la famille proche pour la crémation, assez vite. Avant cela ils doivent repasser à la maison accueillir les invités autour d'un verre dans le jardin, sous le soleil : « il y a ceux qui n'osent pas venir te voir, ceux qui t'étouffent, qui te dégoulinent de projections, qui te serrent. Ce n'est pas une critique envers les gens qui font ça mais tu te dois de rester debout toi, et la moindre démonstration de douleur de l'autre te pousse à craquer et tu ne peux pas t'écrouler. »

Au crématorium, une première personne lit un discours digne d'un sketch d'Elie Semoun, le fou rire n'est pas loin. Puis l'employé des Pompes Funèbres lit un poème, plus personne ne fait le malin, l'émotion est de nouveau très présente.
La crémation est une autre étape du deuil : l'annonce d'abord, le cercueil ensuite, puis il disparaît à nouveau à la crémation. « T'as l'impression que ce sont des étapes permanentes de séparation, d'abandon et là tu sens que c'est définitif. » Alors au moment de sortir, le portrait de son père entre les bras, Clotilde s'effondre, tombe et n'arrive pas à se relever, déchirée de l'intérieur, prenant conscience encore une fois de cette situation définitive.

Retour à la maison. Elle boit des coups avec ses amis, discute, et c'est la colère qui prend le pas désormais. Colère contre ce papa qui l'a abandonné, comme ça. Des insultes même.
Quelques unes restent dormir. Et dès le lendemain il faut affronter le retour à la « vie », « l'après » : Clotilde était témoin d'un mariage, elle a tenu à y aller.

Trois mois plus tard Clotilde et sa famille ont embarqué sur le bateau des pompiers, vers la « Roche Amour » entre la Rochelle et l'île de Ré, ils ont dispersé les cendres. Enfin Clotilde plutôt. C'est elle qui, harnachée au bateau pour ne pas glisser ni sauter comme cela peut arriver, a ouvert l'urne et laissé s'envoler les cendres de son papa, la dernière chose qui lui permettait de se raccrocher à quelque chose de physique, à son père. Ca y est, tout est parti. Encore une étape, encore de gros sanglots.

Les sentiments de l'après

Clotilde me lit le mot qu'elle a lu à l'enterrement. Il y a cette phrase : papa n'avait pas peur de la mort, il redoutait la faiblesse. « C'est beau mais c'est un peu faux. Avec le recul il y a des choses que je ne dirais plus aujourd'hui. Quand il m'a dit « sois heureuse dans ta vie », je dis dans mon témoignage que c'est un merveilleux conseil, mais en fait ça a été l'enfer pour moi d'entendre ça. La cicatrice elle sera toujours là, même si elle se résorbe un peu d'année en année. Sois heureuse dans ta vie, mais comment je fais pour être heureuse maintenant ? Il est parti, je ne suis plus heureuse quoi, tu comprends pas ce qu'il s'est passé, tu t'écroule après. »

« On est quatre frères et soeurs et on a vécu un deuil complétement différent. Moi j'avais besoin de vivre le truc, je me disais que c'était essentiel pour avancer dans mon deuil de ressentir ce que je devais ressentir, la colère, la culpabilité. »

La culpabilité

« La culpabilité je ne l'ai pas trop eu je crois, enfin je ne me suis pas sentie responsable de sa mort, mais je m'en suis beaucoup voulu dans ma capacité sensitive et sensorielle, de ne pas avoir vu qu'il allait mal, de ne pas avoir entendu ses appels à l'aide, ces dernières années quand il avait des vrais mots d'amour avec nous, je ne les entendais pas, franchement, je me disais « c'est ça vas-y cause toujours », j'avais tellement pas l'habitude, donc je ne donnais pas de crédit à ça, j'ai pas entendu comme j'aurai du l'entendre.
En fait je me suis dit « et si et si », si j'avais appelé unetelle plutôt qu'untel à tel moment par exemple. Je me dis que je n'ai pas fait les choses bien et que c'est un peu de ma faute aussi, de ne pas avoir su, ne pas avoir pu. »

« L'abandon aussi. Nous sommes ses enfants, je revois les photos de moi bébé avec lui. Comment il a pu nous faire ça, comment tu peux décider d'abandonner ton enfant ? Et tu as beau lui dire j'ai besoin de toi, il en a rien à foutre quoi. J'ai pris conscience que je n'étais pas suffisante, j'ai pris conscience de mon impuissance, je n'avais pas pu sauver mon père, je n'ais pas pu le réconforter, et ça c'est un truc que j'ai porté que ma fratrie n'a pas porté comme ça. »

La colère

« La colère. Beaucoup. Je lui en ai beaucoup voulu. C'était un salaud d'au revoir. Ma soeur trouve que j'ai eu de la chance de l'avoir comme ça au téléphone, mais elle ne se rend pas compte de ce que je porte aussi. J'aurai aussi pu lui dire tellement d'autres choses. C'était un salaud d'au revoir parce qu'il n'y avait pas d'au revoir en fait, c'est terrible.
J'étais en colère aussi contre son égoïsme, de n'en avoir rien à foutre de nous en fait, même si en tant qu'adulte j'ai pu assez bien comprendre son geste après tout ce qu'il m'avait dit, sa situation de dépendance et de déchéance.
Je l'ai encore un peu la colère aujourd'hui. Aussi parce que je suis la seule d'entre nous non mariée, sans enfant. Je n'ai pas forcément envie de me marier, mais ca a été dur, en tant que petite fille, de voir des photos de mes soeurs avec mon père à leur mariage, ou de le voir tenir ses petits-enfants dans les bras. C'est vraiment une déchirure que j'ai du mal à cicatriser, me dire que ces moments là je ne les aurais pas. Et surtout je ne les aurais pas parce que ce connard l'a choisit. Je lui ai dit au téléphone : j'ai besoin de toi ! J'ai vraiment l'impression qu'il m'a volé certains instants de ma vie. Ce qui est con, car il aurait pu mourir sur une table d'opération aussi. Mais bon là j'en aurai voulu à la vie. Il y a vraiment cette notion qui est terrible dans le suicide, c'est que le meurtrier c'est lui, il est son propre bourreau. Donc tu oscilles entre la peine suprême du deuil et puis la colère sourde, et pas si sourde, contre lui, entre la tristesse de l?avoir perdu et la colère de l'avoir perdu. Donc tu lui en veux, tu ne lui en veux pas, tu ne sais pas, tu chiales, tu chiale plus car t'es en colère. »

Le rapport à la mort

« Je crois que pendant six mois, un an j'ai été satellitée au pays des morts, j'étais encore abasourdie, dans un truc où j'avais du mal à réaliser. Je n'avais plus de connexion, je pleurais beaucoup. J'ai eu l'impression d'être un fantôme et d'errer, de ne pas toujours être ancrée, encore un peu de temps en temps. J'étais hyper sujette à l'ésotérisme, j'ai toujours eu un rapport particulier à la mort : j'ai pu voir certains membres de ma famille alors qu'ils étaient morts. Et mon père je voyais rien, je sentais ni ne ressentais rien, ça m'a beaucoup mise en colère. »

« J'ai beaucoup picolé à ce moment là. Ca me mettait dans un état second, j'avais le sentiment que ca me permettait de me connecter à lui, d'avoir des signes. Et en même temps j'ai vraiment choisi la vie, je ne voulais pas porter son choix. Mais bon je me suis sentie morte malgré tout pendant un bon moment. Ca m'a enlevé une forme d'insouciance que je ne retrouverai jamais, d'un coté ça m'a vraiment brisée. »
« J'ai aussi beaucoup eu besoin d'être seule, de pleurer seule chez moi. Je me coupais des potes, de la famille. Je ne sais pas si j'ai fait ça pour me protéger s'il arrivait quelque chose d'autre ou parce que je me sentais incomprise. »

« Je me suis beaucoup demandé ce qu'il avait pensé au moment de son geste, et puis après, ce qu'il lui arrivait, pourvu qu'il se soit libéré et pas emprisonné dans quelque chose de pire ! »

« Et puis quand tu perds un parent, ben maintenant j'ai peur de mourir, du passage, mais je n'ai plus peur de la mort. Comme si je savais que m'attendaient toutes ces personnes que j'aimais, surtout mon père. Un jour je me suis dit qu'il était inconcevable que le jour où je meurs mon père ne soit pas là pour m'accueillir sachant qu'on a plein de trucs à se dire. Donc j'ai ce truc un peu rassurant dans la mort. Ca me réconforte cette espérance de le retrouver. »

« En revanche un truc très difficile pour moi dans mon rapport à la mort, ca a été la peur d'être la dernière. Le fait que je suis la dernière de quatre enfants, ce truc de me dire, putain dans ma vie potentiellement je vais tous les enterrer et moi je serai la dernière. Et je me suis dit, ça je n'y arriverai pas. La perspective... C'est horrible mais je me suis dit que j'espérais être la première à partir. Je ne pourrai pas supporter d?avoir un autre drame. Mais bon, en fait tu te relèves de tout dans la vie ! »

« J'ai aussi eu, et je l'ai encore, cette problématique de ne pas me sentir légitime. C'est comme si avant tu n'as pas conscience de la force de ce genre de drame, t'es un peu dans l'expectative de ça, c'est assez contradictoire, comme si tu étais légitime tant qu'il n'y avait pas de drame, de te plaindre, de pleurer etc, et quand le drame arrive c'est l'inverse, tu n'as plus de légitimité à parler de ton drame. Une culpabilité du drame en quelque sorte, de le raconter et de l'assumer. Je n'assumais pas du tout d'être celle qui avait vécu ça. 
Et puis pour les copains ça va un moment. Tu peux vite devenir la copine relou qui fait que chialer. Et puis tu les renvoies à quelque chose qu'ils ne sont pas forcément capables d?assumer, eux n'ont pas encore perdu un parent, peu importe comment, ils ne doivent pas gérer l'absence et l'abandon. »

Et tant d'autres choses

« Pour ce qui est du tabou du suicide, oui c'est super tabou. Déjà dans les familles bourgeoises comme la mienne, mais aussi par la violence que ça peut renvoyer aux gens. Mon tabou du suicide, pour moi, c'était plutôt pour préserver certaines personnes et non pour leur cacher la vérité : j'ai aucun problème à dire que mon père s'est suicidé, qu'il s'est tiré une balle. Mais pour certaines amies, je sais que c'était violent, et j'ai mis du temps à leur dire. »

« Il a fallu s'occuper de l'héritage, se répartir tous ses objets, ses habits. Ca n'a pas été simple, je voulais tout garder. Mais j'ai réussi à passer de 10 cartons à un seul ! Il y a des choses que je garde absolument : sa polaire et une de ses chemises. Je les ai chez moi, je peux les mettre quand j'en ai envie, besoin. J'ai son parfum aussi, quand j'ai besoin de me reconnecter à lui je met un pschitt. Mais le temps faisant, j'y pense beaucoup moins. »

« Quand mon père s'est tué, j'étais à un moment charnière de ma vie, fin d'une formation, début du chômage, pas de mec, pas d'appart : j'ai eu le sentiment que j'avais fermé un livre, et ce qui était terrible c'est que le prochain bouquin était vide de sa présence. Il ne connaitrait jamais mon mec, mon appart, mon job, donc une page qui n'a aucun lien, une coupure nette. Maintenant tout ce que j'allais entreprendre ce serait sans lui. Et bien dans le deuil c'est hyper dur à accepter. Même de s'autoriser à vivre les choses, à reprendre un taf, à ressortir avec quelqu'un, à avoir une nouvelle habitation, car c'est chaque fois un petit deuil supplémentaire des choses qu'il ne le connaitra jamais. C'est comme des petites morts à chaque fois. 
Surtout quand tu as des décisions de vie à prendre, j'ai ce manque, mais il n'est pas tangible pour les personnes extérieures. »

Aujourd'hui

« Quatre ans et demi plus tard, j'en suis guérie ? Non, ça c'est sur.
Je ne sais pas combien de temps ça va prendre, si ça se guérira un jour ni quels en seront les impacts. Le fait que ça fasse quatre ans et demi que je sois célibataire, je me pose quand même la question : est-ce que j'ai de la place dans ma vie, émotionnellement parlant ? Est-ce que j'aurai l'impression de trahir mon père en aimant un autre homme ? Est-ce que c'est parce que c'est toute la difficulté que peut représenter aimer quelqu'un, ce que ça pourrait donner et que je n'ai pas accepté de faire ça sans mon père, ou alors de redouter que je vais devoir le vivre sans mon père ? Est-ce que finalement ce n'est pas du tout lié ? Qu'est-ce qui reste aujourd'hui, qu'est-ce qui reste plus ? Je ne sais pas. »

« Là pour les quatre ans de sa mort j'y ai à peine pensé, je culpabilise pas trop de ne pas penser à lui, et en même temps j'ai pas trop envie de le faire, de prendre du temps pour lui parler, me recueillir, aux dates importantes et tout, parce que comme je le ressens pas du tout, bah ça m'agace. Le deuil est toujours là mais j'arrive plus à me connecter comme j'ai pu le faire dans les premières années. Après je pense que quatre ans c'est peu, je ne me rends pas compte. C'est peu et c'est beaucoup. Peut-être car je m'autorise aussi plus ou moins à en parler et que je mets ça de coté, je ne sais pas. »

Le recueillement

« Aujourd'hui avec la crémation et la dispersion des cendres, tu n'as plus de lieu de recueillement, c'est quand même compliqué de le mettre dans ton quotidien. On aimerait graver son nom sur la tombe de nos grands-parents mais on n'est pas les seuls ayant-droits, donc pour graver son nom sur cette tombe, on doit demander une autorisation à ma tante et mes trois cousins. Ca m'a fait un peu bizarre après la mort de mon père, d'aller me recueillir sur les tombes de sa famille, savoir qu'il est mort et en fait qu'il n'y ait aucune trace de mon père. C'est assez surprenant, déstabilisant. Mais l'idée, l'envie, elle vient surtout de ma soeur qui n'accepte pas du tout que mon père soit nulle part, soit inscrit nulle part, comme s'il n'avait pas existé. Moi bon, c'est pas parce qu'on va graver son nom que ca va changer quelque chose, surtout que je sais que son corps n'est pas là. Je me raccroche beaucoup à la notion de physique : ça a du sens pour mon grand-père et ma grand-mère, je sais qu'ils sont là-dedans, même en poussière, mais mon père il ne repose pas là donc j'ai pas vraiment l'impression de m'adresser à lui. C'est plus au quotidien, son parfum, ses odeurs, ses fringues, les choses matériels finalement, et j'entends aussi corporel. Mais peut-être qu'en fait ma soeur a raison, que ce sera hyper fort pour nous et ça nous soulagera de se dire que comme son nom est là, si on va se recueillir, c'est plutôt vers là qu'on va le trouver. »

Que retenir et garder de lui ?

« Son humour, il en avait beaucoup.
Son image aussi, son apparence,  quand je ferme les yeux, je peux voir la gueule de mon père.
Le son de sa voix, mais ça tu l'oublie à un moment, c'est très dur je trouve.
Et ce que je garde, ce sont ses mots d'amour, ses lettres : quand il pouvait m'écrire « je t'embrasse aussi fort que je t'aime. Papa. » »


Des photos des étapes de l'enterrement ?

« Je crois que j'aurai aimé oui. On n'en a aucune et mes souvenirs sont très flous. Ce jour là ton psychisme se coupe de l'émotionnel, et tant mieux sinon je n'aurai pas supporté. Je ne me souviens plus de qui était là, je pense que c'était très beau, comme il était décoré de la légion d'honneur, il y avait le drapeau français sur son cercueil, des photos qui m'auraient touchée dans cet événement, me dire, ben oui j'ai un souvenir, j'ai quelque chose, c'était beau. Parce qu'en plus on se donne un mal de chien pendant une semaine, on a tout fait, pour trouver des beaux chants, des textes, et tout.
Et je ne trouve pas ça glauque d'avoir des images de ces moments parce que c'est les gens que t'aimes et en fait tu les accompagne jusqu'au bout. C'est très social, c'est les gens qui vont te juger, mais toute personne qui vit meurt. La mort fait partie de la vie, c'est lié. Donc oui j'aurai aimé avoir un reportage photos, comme des photos de mariage, pouvoir me dire ben tiens il y avait bidule etc. Mais c'est vrai que les gens se confrontent à quelque chose de triste, les gens pleurent, t'as pas envie d'être pris en photo, mais à un mariage tu peux pleurer aussi, de joie, mais tu peux pleurer quand même... »