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Anaïd de Dieuleveult

Au-delà, la Mort en Images #03 Parcours d'un défunt

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DEMARCHE
La mort est douloureuse, c'est certain. Perdre un être cher fait mal. Mais pourquoi, du fait de ces sentiments particuliers, ne pourrait-on pas en apprendre plus sur ce qui nous arrive une fois décédé ? Pourquoi acceptons-nous de voir des photographies de chaos (guerres, catastrophes naturelles...) impliquant des blessés très graves, parfois des morts, des situations de détresse intense, mais refusons qu'un mort âgé sur son dernier lit, même préservé et maquillé, parfois à l'air serein soit photographié ? Pourquoi ouvre-t-on les portes d'un événement comme un mariage ou parfois une naissance, certes festif mais tout aussi intime et généralement important dans la vie, pourquoi parle-t-on à découvert de nos sentiments les plus joyeux, mais si rarement et dans un cercle hyper restreint de nos morts, du manque, de la douleur.. On n'a pas envie de savoir me direz-vous. Le partage ne s'arrête pourtant pas aux sentiments les plus heureux ? Je crois que c'est la peur, le trop grand mystère, le refus de voir, et sans doute la société en place qui impose d'être heureux et de ne montrer qu'une image positive de tout. Pourtant cela permettrait sans doute d'accepter un peu plus l'existence de la mort, non pas de ne plus la redouter, mais de la réaliser, d'avancer.
Je crois que notre rapport à la mort en Europe notamment, est très (trop?) distant, c'est un sujet sur lequel il est très difficile de communiquer. Alors que taire la mort ne fait pourtant que la rendre encore plus effrayante. Ce n'est pas parce qu'on en a peur, chacun à sa mesure, qu'il faut l'occulter. Au contraire, il est important de la regarder en face. Et puis finalement, chacun est libre de regarder ces images ou non...
Au début de l'année 2017, j'ai commencé un travail photographique sur la mort, car je crois que ce domaine est assez opaque, dans le sens où notre société ferme les yeux sur ses défunts. Je crois que la mort est occultée de façon générale, « on » ne veut pas la regarder en face. Trop intime peut-être, trop triste surement, ce qui arrive du moment où l'on meurt jusqu'au moment où l'on est inhumé ou incinéré ne peut être vu que par les professionnels de chaque étape, ou les très proches du défunt.
Lorsque je suis allée pendant trois mois au cimetière de Montreuil photographier l'activité de cette ville dans la ville, lorsque j'ai rencontré un graveur sur marbre, quand j'ai suivi cet homme en Suisse pendant près d'une semaine, j'ai découvert une palette de métiers (et encore, je suis loin d'avoir tout vu) qui sont indispensables dans notre société. Ces hommes et ces femmes s'occupent de ce que beaucoup ne veulent pas faire, ils côtoient ce que beaucoup ne veulent pas entrevoir. Il me paraît important de ne pas les laisser dans l'ombre, de ne pas entretenir ce voile sombre sur la vie d'après. Il ne s'agit pas d'être voyeur ou morbide, il s'agit de regarder une partie de la société, de nos moeurs, de notre culture. Quand j'ai écouté cette mère de famille qui avait perdu un enfant et avait donc été confronté à la mort de près avec son mari et ses 3 autres enfants, il s'agit avant tout de comprendre un processus caché, de parler de ces étapes qui forgent les Hommes.
Cette série de photographies est une petite partie des images que j'ai pu rapporter de Suisse. En effet certaines photos ne peuvent pas être publiées sur internet, pour différentes raisons. Lors de la publication de ce reportage, et à l'occasion de diverses demandes de prises de vue (cimetière, pompes funèbres, particuliers...), j'ai bien sentie que le sujet était hautement sensible. Je le savais, je m'en doutais, j'y ais finalement été confrontée. Il est difficile de voir, de montrer. Ces expériences de refus en disent long sur notre société.
Si vous désirez voir plus de photographies de ce reportage, n'hésitez pas à me contacter sur adedieuleveult@hotmail.fr.

A PROPOS DE CETTE SERIE
Parcours de défunts pris en charge par une petite entreprise de Pompes Funèbres : de la préparation des cercueils à l'inhumation ou la crémation. Suisse - aout 2017.
Le rôle de Georges (son nom a été changé) est d'accompagner les familles et les proches à chaque étape : il les accueille, prépare les cercueils dans ses locaux (pose de poignées, tissu intérieur etc afin que tout soit rapide et simple lorsqu'il faudra s'en servir), il fait toutes les taches administratives, s'occupe de la levée de corps et de son transport jusqu'à l'hôpital, la location de la salle, les soins de préservation du corps et de toilette mortuaire, la mise en bière, la décoration florale, l'enterrement, la cérémonie, l'inhumation, la crémation (en majorité), la mise en urne..
En Suisse un corps doit être enterré ou brulé dans les 72h, ainsi les fluides pour la conservation du corps par exemple, ne sont pas nécessaires. La morgue se trouve généralement à l'hôpital, les corps y sont soignés, conservés et exposés aux proches en attendant l'inhumation ou la crémation.
Georges n'était pas destiné à avoir son entreprise de Pompes Funèbres. Son parcours l'a simplement amené à reprendre, aux débuts des années 2000, une société déjà installée, avec ses clients et son organisation, et après avoir été formé par le revendeur. Il aime son métier car « je guide les gens, je rend service, je les accompagne, et en plus je suis indépendant. » Le travail n'est pas de tout repos, il y a des astreintes jour et nuit, sept jours sur sept, des morts plus douloureuses que certaines, le remplacement d'un collègue dans la ville voisine... Par an, Georges prend en charge une centaine de corps.