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Martin Bertrand

Le Mont Saint-Michel endormi

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?Observé de loin, le Mont Saint-Michel a déjà tout pour faire rêver. Perché ainsi sur son îlot rocheux, il nous apparaît tel un château aussi majestueux qu'inaccessible. Cette stature imposante, subtilement pyramidale, semble faire office d?escalier vers les cieux et dégage une aura très féerique. À ce titre, il peut rappeler à bien des égards le château de Poudlard, ce fameux manoir où vivent les sorciers de la saga Harry Potter. En matière d'atmosphère mystérieuse et de légendes magiques, le Mont-Saint-Michel n'a d'ailleurs rien à envier à Poudlard. Cette place forte normande a inspiré de nombreux auteurs de toutes époques, à commencer par Guy de Maupassant. Dans « Le Horla » et « Notre coeur », le célèbre écrivain fait traverser les parages à ses personnages. Il a même dédié toute une nouvelle au lieu : « La Légende du Mont-Saint-Michel ». Dans ce récit, où saint Michel lui-même affronte Satan, Maupassant décrit la citadelle comme un « château de fées planté dans la mer ». Au fil des mots, l'écrivain nous fait parcourir les dédales et évoque avec poésie cet entremêlement de pierres qu'il perçoit comme à la fois colossal et délicat. À ses yeux émerveillés, cela semble être comme la demeure d'un dieu, et il ne peut donc s'y dérouler que des aventures d'ampleur mythologique.

Bien que l'on puisse appréhender aisément ce qui l'a autant inspiré, traverser le Mont Saint-Michel à l'époque de Maupassant ne devait pas faire vivre la même expérience qu'aujourd'hui. Si l?îlot accueillait autrefois une abbaye, haut lieu de pèlerinage pendant plusieurs siècles, il ne reste plus que l'architecture de cette demeure spirituelle. C'est dorénavant l'un des sites touristiques les plus fréquentés de France. Des millions de pieds foulent ses pavés chaque année, dans une autre forme de pèlerinage aux accents superficiels et lucratifs ne faisant pas forcément honneur à ce « château de fées ». Parcourir les rues, couloirs et tourelles du Mont Saint-Michel en plein jour peut parfois ressembler davantage à un marathon qu'à une douce flânerie poétique. Avec la nécessité de jouer des coudes pour avancer dans la foule, on peut facilement manquer les éléments les plus intrigants, tels que les ornements gravés comme de la dentelle au fil des parois. Les magasins de souvenirs et les petits musées en tous genres auront davantage le monopole de votre attention.

Comme beaucoup de merveilles du patrimoine, le Mont Saint-Michel possède toutefois plusieurs facettes. Si le jour se définit par cette frénésie, à la nuit tombée l'îlot bascule dans une tout autre atmosphère. À mesure que les restaurants se vident, que les derniers photographes ont terminé d?immortaliser le coucher de soleil, le Mont Saint-Michel s'apaise. Les ruelles de l'ancienne abbaye ne sont alors éclairées que par quelques lampes d'extérieur, dont les reflets jaunes topazes sur les pierres semblent nous ramener quelques siècles en arrière. Il ne suffit plus que de lever la tête vers la voûte céleste pour parachever cette sensation d'être dans un lieu hors du temps. Lové en cette ambiance étrange, on ne serait presque pas surpris de croiser des personnages énigmatiques tout droit sortis de la littérature, comme Harry Potter ou Sherlock Holmes. Les récits moyenâgeux y ont aussi leur place, d'autant plus que selon la légende, le Roi Arthur aurait affronté un géant quelque part dans les parages. Si l'on se penche au-dessus des remparts, l'immensité de la baie qui nous entoure semble en effet pouvoir laisser la place aux combats les plus épiques.

Il est 1h du matin au Mont Saint-Michel, peu de lampadaires restent allumés et pourtant c'est en cet instant de la journée que nous pouvons pleinement contempler le véritable « château de fées » qui émerveillait tant Maupassant. Le Mont Saint-Michel n'est plus seulement une vague idée ou un produit touristique. Une sensation d'intimité se crée chez quiconque se retrouve seul la nuit au c?ur de ces murs. Notre attention se porte sur tous les petits détails subtils qui en font un lieu hors norme et chargé de spiritualité. Toutes les légendes d'autrefois qui viennent peupler le Mont Saint-Michel de créatures étranges et de fées ne sont pas loin de nous convaincre, tant traverser ce lieu de nuit fait travailler l'imaginaire. L'impression d'être dans une ville déserte est contrastée par l'intuition que cela grouille pourtant bien de vie. En déambulant dans les coursives, le silence est couramment rompu par des cris de mouettes ou par de glorieux miaulements. Croiser des chats n'est en effet pas chose rare, lesquels se vouent des batailles sans pitié et semblent parfaitement à l'aise jusque dans les moindres recoins de la forteresse. La présence humaine se limite quant à elle au réceptionniste des hôtels du Mont, lorsqu'il fait sa dernière ronde pour s'assurer que tout est en ordre. Difficile de ne pas avoir l'impression de croiser la route d'une forme de « gardien » des lieux. Sa présence est rassurante, car l'aspect labyrinthique peut donner le vertige à force de monter et descendre en permanence des escaliers avec peu de points de repère. L'étendue de la baie qui nous cerne rajoute une couche à cet aspect vertigineux.

Le silence peut aussi parfois être surpris par la cloche de l'abbaye. Ce son résonne comme un rappel que le Mont Saint-Michel a été autrefois habité par des moines, et parcouru par des pèlerins. Avec les ruelles ainsi vidées, on se projette assez facilement à cette époque. Les ombres qui peuplent les zones les moins éclairées deviennent le théâtre de ce passé, comme si les murs avaient gardé le souvenir des individus qui ont habité les lieux au fil des siècles. On s'imagine aisément un groupe de moines accourir à travers ces rues pour souhaiter la bienvenue à des badauds, et les inviter à prendre le gîte et le couvert comme cela se faisait en ce temps. Une fenêtre pourvue de barreaux vient quant à elle nous remettre en mémoire que le Mont Saint-Michel a aussi accueillit une prison.

Si le passé est omniprésent dans cette atmosphère, certains éléments contemporains viennent créer un contraste. Au détour d'un virage l'on peut croiser une petite tourelle munie d'une vieille porte boisée, et quelques mètres plus loin apercevoir un distributeur automatique. Descendre un vieil escalier fait de bois et de roche, et apercevoir ensuite un panneau d'affichage électronique n'est pas rare non plus.

L'explorateur qui s'aventure à découvrir le Mont Saint-Michel de nuit sera sorti de ses contemplations vers 5 heures du matin, lorsque les premiers camions viennent faire des livraisons. La solitude se dissipe progressivement, puisque l'on peut observer assez tôt des normands en train de faire leur footing. Les premières navettes arrivent ensuite rapidement. À ce moment, le jour s'est levé, la frénésie touristique reprend ses droits mais celui ou celle qui aura vécu cette expérience nocturne ne verra plus jamais pareil le Mont Saint-Michel.


Texte: Marcus Dupont-Besnard