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Lionel Fourneaux

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Peut-être que la photographie n'est qu'une maladie du regard, qu'elle n'est advenue que pour rendre le regard aveugle et justifier son aveuglement. Ce travail de Lionel Fourneaux serait alors presque une immense protestation contre la photographie elle-même.
Car exposer à nouveau ces images pose un problème. Pourquoi reprendre, réexposer, retravailler une image : de la guerre, du visage, du camp de la mort, de la mémoire ? Est-ce même possible ? Peut-on avoir affaire avec l'image de ces choses ? Peut-on les retravailler ? D'ailleurs a t'on affaire à une réélaboration ?
Ce gris qui se dégrade au noir, qui est si souvent la marque de fabrique des photographies de Lionel Fourneaux, son empreinte dans l'empreinte photographique, montre qu'il y a eu un travail. Un travail de laboratoire certes, mais plus généralement encore un travail, comme on parle du travail du deuil, ou de l'inconscient, ou de l'histoire.
Il faut le définir : ces images sont à la fois détournées de leur usage, voire de leur fonction et défocalisées. Travaillées au foyer Elles ont mis le foyer à distance, se sont éloignées du point, du net, du témoignage, de la mise au point et au net de l'histoire petite ou grande, visible ou invisible dont elles sont la trace. Non qu'elles rendent plus flou le message, mais elles éloignent l'image du témoignage. Pour aller où ? Au sens ? A la question sans réponse ? A l'infini ? A la défiguration ? A l'oubli ?
On ne peut s'empêcher d'imaginer un « lien » entre ces mots : déportation, détournement, défocalisation. Pourquoi, lorsque je lui en ai parlé, comme ça, en dessous, il m'a raconté des histoires de famille, des grands-mères juives, des années folles grand-bourgeoises qui le rattrapaient et qui se révélaient dans son analyse.
Il s'agissait moins, dans ses mots, de poursuivre l'aventure que de constater qu'elle se poursuivait d'elle-même. On songe que la peau des êtres, de la mémoire et de l'histoire n'a jamais cessé de s'étendre. Dans la matière collective que sont les oeuvres d'art, on sait que tout est déplié, allongé, traité, égrené, poursuivi, conservé. Que toute oeuvre d'art est un détournement et une défocalisation. Un excès autour du centre. Et, plus généralement encore, toute oeuvre est la figure de ce déplacement du fini des choses vers un infini du sens. Une définition. C'est le quatrième mot, le quatrième pouvoir, la définition. Mais quel peut être le pouvoir de définition de cela ? Nous avons devant nous les portraits de l'intraitable tâche, la part sans titre de l'origine ; le mal, peut-être, mais aussi la mémoire immense qu'il libère. Photographie qui fixe l'infixable et qui donne un nouveau mouvement à la nuit qui y était enfermée. Définition de la nuit. Aujourd'hui, plus que jamais l'Infini est invisible. Ou plutôt, le visible ne porte l'infini qu'à condition de manquer à la préalable définition.
« L'invisible n'est pensable que dans son invisibilité mais saisissable dans sa complexe relation au visible.
Voir contre la vue. » (Jabès)
Le travail de Lionel Fourneaux s'en prend à cette essence : la photographie comme machine à tout voir Quand tout est vu, ce qui est tué, c'est l'invisible, l'unique invisible, Dieu peut-être. L'instant de Son image et de Sa ressemblance en nous. Si elle sait aller jusqu'au grain de ma peau, voir mon point noir, elle fait reculer chaque fois davantage l'âme qui y est enclose.
Bernard Cier, écrivain et philosophe
Extrait du texte publié en 1995 dans le catalogue accompagnant l'exposition DEFINITION, SITUATION, EXPIRATION , Centre d'Art Contemporain de Basse-Normandie.