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Lionel Fourneaux

Filigrane mat

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Vous avez d'abord là une collection de fragments de quotidien, en vestiges archéologiques, posés sur une sorte de velours noir, mais plus noir encore, sombre au point qu'on ne sait plus si des bouts de parchemins improbables s'y enfoncent ou s'en relèvent.
Il y a donc cette exposition. Mais, rapidement, on s'intéresse aussitôt aux trouvailles de ce gisement nouveau dans le travail de Lionel Fourneaux qui, depuis des années, constitue une oeuvre photographique authentique et continue sans presque plus jamais " prendre " de photographies. Il expose des images déjà prises (par lui ou d'autres en conjonction avec d'autres éléments, textuels pour la plupart) à des traitements qui les altèrent, les métissent, et qui révèlent en elles des images prisonnières.
Nous connaissions, bien entendu, l'ambiguïté, fondamentale de l'icône, et la consubstantielle multiplicité de l'image, mais Lionel Fourneaux va bien au-delà et explore d'autres dimensions. Dans la série qui nous occupe, il s'agit du gisement imaginaire pris dans l'épaisseur du papier journal. Qui l'eût dit que l'opacité du papier d'un quotidien dissimulait une sorte de dialectique complexe et aléatoire entre texte, image, transparence et texture redoublant la logique plus profonde encore du quotidien, de l'actualité et de l'archive, sans parler du dédale entre l'aspect public du journal avec l'usage " intime " qui en est fait ici.
Produites à l'agrandisseur, utilisant le journal comme un film négatif projeté sur le papier du tirage, ces images nous apparaissent comme une image négative (ou même comme une plaque daguerréotype négative, tant la matérialité du support absorbe les contrastes des formes). Mais elle revient en fait de plusieurs renversements qui ont laissé des traces : image photographique (négatif + positif), gravure, plaque, impression, et dans l'opération de l'artiste ici : les deux envers au même endroit. Voltes faces auxquelles s'ajoutent les retournements d'instances plus proprement journalistiques : l'information, l'illustration, l'image de reportage, le texte - article et légende -, sont eux-mêmes pris d'un tournis dans la palinodie en jeu qui fait que l'ensemble, pourtant immobile comme une tablette cunéiforme, est comme la persistance rétinienne d'un derviche tourneur rêvant éveillé de morceaux extasiés de la bande de Môbius.
Il faudrait parler plus longuement des implications de ce résultat créateur qu'on pourrait appeler "l'extase du quotidien " mais contentons-nous de ceci que Lionel Fourneaux lui a donné un nom étrange : " filigrane mat", ce qui signifie qu'un fil à grain non brillant (les italiens qui nous ont appris la technique du filigrane, plaçait des petits grains dans le fil qui courait dans la matière du papier), nous conduit dans le quotidien si on le regarde par sa texture. Ajoutons que le grain est le principe et l'ultime de toute photographie, là où elle commence et où elle finit. Le grain, c'est le lieu même de l'archive photographique ; depuis toujours, et c'est en cela que le travail de Lionel Fourneaux ouvre des voies nouvelles d'exploration de l'image photographique, la photographie est un site archéologique à venir.
Ou plutôt, elle porte à la fois son archéologie (les strates de ce qu'elle archive) et son extase, sa transparence avec, entre elles, tous les degrés d'opacité, de trame, de fusion, tous les contrats sourds entre les ombres et la lumière, le déclaré et le celé, l'apparent et le disparu, l'effacé, et le revenant. Il nous fallait une langue pour refaire le chemin de ce labyrinthe : il est possible que ce soit précisément cela qui soit en question ici : le quotidien, le nôtre et le journalistique, n'est-ce pas cette hantise d'obscurités passées qui avancent à la lumière, cet oubli qui prend de l'avance sur la mémoire, ce négatif et positif retournés l'un sur l'autre et tenus de faire avec tout le reste... Un fil d'Ariane pour l'on ne sait quelle obscure vision d'avenir : un filigrane mat...
Bernard Cier, 2000.