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Denis Meyer

Kantarmali, les survivantes

Kantarmali, the survivors

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En Afrique, 115 millions de femmes sont aujourd'hui victimes de mutilations génitales. C'est en Ethiopie, dans la région Afar, que la pratique est la plus répandue. Environ 98 % des femmes y ont subi des mutilations génitales et trois femmes sur cinq l'infibulation, une mutilation de type 3, la forme la plus sévère. Celle-ci consiste à couper le clitoris et les petites lèvres, puis rétrécir l'orifice vaginal en scellant les grandes lèvres de la vulve, ne laissant qu'une petite ouverture pour que l'urine et les menstruations puissent s'écouler.
Cette pratique traditionnelle est officiellement interdite. Le gouvernement éthiopien considère les mutilations comme criminelles depuis 2004, et s'est engagé à ce que ces pratiques soient éliminées d'ici à 2025 dans tout le pays. Malgré la loi, la pratique a toujours lieu clandestinement.
Si des critères d'hygiène et d'esthétique sont parfois avancés, l'ablation totale ou partielle des organes sexuels externes féminins est pratiquée au nom de croyances religieuses ou culturelles par des exciseuses traditionnelles, appelées « oulatina ». Considéré comme une excroissance masculine, le clitoris serait gênant pour l'homme. En le supprimant, c'est aussi le désir de la femme que l'on condamne, sa virginité et sa fidélité que l'on préserve. Les mutilations sexuelles permettent de garder le contrôle sur les femmes, réduites à leur fonction d'épouse. Elles sont considérées comme une garantie de moralité et d'honneur au regard de la communauté. Ainsi, une femme excisée, "Kantarmali" (littéralement "sans clitoris"), a plus de chances de trouver un mari qu'une femme non excisée. Et la plupart des mères ayant subi ces pratiques, soumises à la pression sociale, les imposent à leurs propres filles. Excisées dans les 12 à 24 heures qui suivent la naissance, ces femmes entrent dans la vie par la douleur. Les complications immédiates vont de l'hémorragie jusqu' à la mort de la nouvelle-née.
Au quotidien, la vie des femmes qui ont subi des mutilations génitales est un calvaire. Elles souffrent de règles douloureuses, d'infections urinaires, de kystes, de rapports sexuels traumatisants ou encore de complications lors des accouchements... jusqu'à la mort, parfois.
Pour "désinfibuler" dans les meilleures conditions une femme avant son accouchement et permettre au bébé de passer, il faut en effet découdre les grandes lèvres du sexe de la femme en sectionnant la cicatrice issue de la suture formée par l'accolement des grandes lèvres sur la ligne médiane, afin d'ouvrir l'orifice externe du vagin. Cette opération est extrêmement délicate et risquée pour l'enfant qui sort tête la première et peut se retrouver le visage ou le crâne sectionnés. À cause également de la perte d'élasticité des tissus due aux mutilations, les femmes présentent un risque élevé de déchirure périnéale et d'hémorragie lors de la délivrance, le bébé peut également souffrir d'asphyxie périnatale. Confrontées à de telles complications et aux douleurs qu'elles entraînent, de nombreuses femmes craignent de mettre au monde leur enfant.
Les taux de mortalité maternelle et néonatale liés à ces pratiques demeurent alarmants, ils constituent un problème de santé publique majeur dans la région Afar. La mortalité infantile, dans cette région, est estimée à 127 pour 1 000, soit l'un des taux les plus élevés du monde. Et 801 femmes sur 100 000 meurent durant leur accouchement, contre 673 en moyenne en Ethiopie. Sur fond de tradition tenace (la pratique remonterait à l'époque des pharaons) et de croyances religieuses bien ancrées (certains sont persuadés, à tort, que le Coran recommande l'excision), le changement des mentalités se révèle complexe. A cause de l'excision, les filles ont moins de chance de vivre en bonne santé. De vivre tout court. La zone 5 de la région Afar compte 117 500 hommes contre 87 500 femmes. Avant, si une femme mourait, d'après les croyances, c'était parce que Dieu l'avait voulu. Aujourd'hui, cette génération est la première à savoir vraiment pourquoi elle meurt.
Lors des consultations dans les centres de santé, les médecins constatent qu'environ une fille sur cinq n'est plus mutilée. C'est deux fois moins qu'il y a quelques années, mais encore beaucoup. Et bien souvent les familles ont l'impression d'avoir fait un grand pas lorsqu'elles renoncent à l'infibulation pour se contenter de l'excision de type 1 (qui consiste "seulement" à couper la tête du clitoris).
La place des femmes dans cette société est le coeur du problème. Si elles ne sont pas excisées, elles ont peur de ne pas trouver de mari. Leur faire comprendre que cette coutume n'est pas une nécessité sociale, est une vraie révolution des mentalités. La solution passe par l'éducation des filles (en région Afar, 23% des filles sont scolarisées, contre 51% des garçons), donner les moyens aux femmes de protéger leurs droits et leur prouver qu'elles peuvent réussir socialement par elles-mêmes. Et faire avancer la condition féminine, en zone Afar comme ailleurs dans le monde.

In Africa, 115 million women are now victims of genital mutilation. The practice is most widespread in Ethiopia, in the Afar region. About 98% of women have undergone genital mutilation and three out of five women have undergone infibulation, a type 3 mutilation, the most severe form. This involves cutting the clitoris and labia minora, then narrowing the vaginal opening by sealing the labia majora of the vulva, leaving only a small opening for urine and menstruation to flow.

This traditional practice is officially prohibited. The Ethiopian government has considered mutilation as criminal since 2004, and has committed itself to eliminating these practices throughout the country by 2025. Despite the law, the practice still takes place clandestinely.

While hygiene and aesthetic criteria are sometimes advanced, the total or partial removal of female external sexual organs is practiced in the name of religious or cultural beliefs by traditional female circumcisers, called "oulatina". Considered a male growth, the clitoris would be embarrassing for the man. By suppressing it, it is also the desire of the woman that is condemned, her virginity and fidelity that is preserved. Female genital mutilation helps to maintain control over women, reduced to their role as wives. They are considered as a guarantee of morality and honour in the eyes of the community. Thus, an excised woman, "Kantarmali" (literally "without clitoris"), is more likely to find a husband than an uncut woman. And most mothers who have experienced these practices, under social pressure, impose them on their own daughters. Excised within 12 to 24 hours of birth, these women enter life through pain. Immediate complications range from bleeding to the death of the newborn.

On a daily basis, the lives of women who have undergone genital mutilation are a ordeal. They suffer from painful periods, urinary tract infections, cysts, traumatic sexual relations or complications during childbirth... even death, sometimes.
To "disinfect" a woman in the best conditions before her delivery and allow the baby to pass, it is necessary to separate the labia majora from the woman's sex by cutting the scar from the suture formed by the joining of the labia majora on the median line, in order to open the external orifice of the vagina. This operation is extremely delicate and risky for the child who comes out head first and may end up with a severed face or skull. Also because of the loss of tissue elasticity due to mutilation, women are at high risk of perineal tearing and bleeding upon delivery, the baby may also suffer from perinatal asphyxia. Faced with such complications and the pain they cause, many women are afraid to give birth to their children.

Maternal and neonatal mortality rates associated with these practices remain alarming and constitute a major public health problem in the Afar region. Infant mortality in this region is estimated at 127 per 1,000, one of the highest rates in the world. And 801 women out of 100,000 die during childbirth, compared to an average of 673 in Ethiopia. Against a backdrop of a tenacious tradition (the practice dates back to the time of the Pharaohs) and deep-rooted religious beliefs (some are wrongly convinced that the Koran recommends FGC), the change in mentalities is complex. Because of FGC, girls are less likely to live healthy lives. To live at all. Zone 5 of the Afar region has 117,500 men compared to 87,500 women. Before, if a woman died, according to beliefs, it was because God had wanted it. Today, this generation is the first to really know why they are dying.

During consultations in health centres, doctors note that about one in five girls is no longer mutilated. This is half as much as it was a few years ago, but still a lot. And families often feel like they have taken a big step when they give up infibulation and settle for type 1 FGC (which "only" consists of cutting the head of the clitoris).

The place of women in this society is at the heart of the problem. If they are not excised, they are afraid of not finding a husband. To make them understand that this custom is not a social necessity, is a real revolution of mentalities. The solution lies in educating girls (in the Afar region, 23% of girls are in school, compared to 51% of boys), empowering women to protect their rights and demonstrating to them that they can succeed socially on their own. And to advance the status of women, in the Afar region as elsewhere in the world.