Un territoire en partage
Entre les parcs nationaux de Tsavo East et Tsavo West, dans le sud-est du Kenya, le corridor de Kasigau forme un vaste passage pour la faune sauvage. Sur près de 200 000 hectares de forêts sèches et de savanes, éléphants, girafes, lions, antilopes et de nombreuses espèces d’oiseaux circulent entre deux des principaux espaces protégés du pays. Au centre de ce territoire, le ranch de Rukinga abrite une partie des activités de Wildlife Works . Des rangers y patrouillent à pied, des drones et des gyrocoptères surveillent le territoire, des retenues d’eau abreuvent la faune pendant les périodes sèches et des milliers d’arbres sont élevés afin d’être replantés.
L'impact de Kasigau s'étend bien au-delà des limites de la réserve. À quelques kilomètres des pistes parcourues par les éléphants, l’argent généré par sa protection finance des points d’eau, des bourses scolaires, des projets agricoles ou encore l’extension du centre de santé de Buguta. À Rukinga, une usine de vêtements et une savonnerie emploient des habitants de la région. Le projet affirme aujourd’hui bénéficier, directement ou indirectement, à environ 127 000 personnes réparties dans six communautés.
Les crédits carbone son à l’origine de ce système se trouve un mécanisme devenu central dans le financement international de la protection des forêts. Le Kasigau Corridor est un projet REDD+, qui rémunère la conservation d’écosystèmes capables de stocker du carbone et la réduction de la déforestation. Les crédits ainsi générés sont ensuite vendus sur le marché volontaire à des entreprises ou organisations qui souhaitent compenser une partie de leurs émissions. D’après le modèle présenté sur place, les revenus sont répartis entre Wildlife Works, les propriétaires des ranchs qui composent le corridor et les communautés voisines. Celles-ci disposent de comités locaux qui choisissent les projets à financer, notamment dans l’éducation, la santé, l’accès à l’eau, l’agriculture et la sécurité alimentaire.
À Kasigau, ce marché souvent abstrait prend donc des formes très concrètes. Dans le village du même nom, des bassins recueillent l’eau qui ruisselle des montagnes pendant les pluies avant de l’acheminer vers plusieurs dizaines de points de distribution. Les femmes rencontrées sur place racontent qu’elles devaient autrefois marcher longtemps pour transporter leurs jerricans. À Buguta, l’argent du carbone a permis en 2025 d’agrandir un centre de santé qui dessert environ 11 000 habitants et accueille chaque jour plusieurs dizaines de patients. Dans les écoles, plus de 40 000 bourses auraient été attribuées depuis 2011. Certains anciens bénéficiaires sont devenus enseignants, infirmiers ou ingénieurs et travaillent désormais dans la région.
Cette redistribution répond à une réalité simple. Protéger la forêt suppose que ceux qui vivent autour puissent y trouver un intérêt économique. Avec des pluies devenues plus irrégulières, l’agriculture seule ne suffit plus toujours à assurer les revenus des familles. La coupe d’arbres pour produire du charbon ou le braconnage peuvent alors devenir des ressources de dernier recours. Wildlife Works tente d’agir sur cette équation en créant des emplois et en soutenant d’autres activités. Une centaine de rangers surveillent ainsi le corridor. Des habitants travaillent dans les usines, la logistique, la mécanique, les pépinières ou la gestion de l’eau. Des agriculteurs sont également associés aux programmes de reforestation, récupérant de jeunes pousses qu'ils élèvent pendant la saison sèche puis les revendent au projet avant que les arbres soient distribués aux communautés.
Le modèle repose toutefois sur une dépendance difficile à contourner car, pour que l’argent continue de circuler, les crédits carbone doivent continuer de se vendre. Or leurs achats ont récemment diminué, entraînant une baisse des revenus du projet. Sur place, cette fragilité est bien identifiée. Des groupes cherchent déjà à développer des activités complémentaires, autour de l’aloe vera ou d'autres productions locales, afin de ne pas dépendre uniquement du carbone. Elle renvoie aussi aux débats qui traversent depuis plusieurs années le marché volontaire, critiqué sur la réalité de certaines compensations, la mesure du carbone évité ou encore la place accordée aux populations vivant sur les territoires concernés.
A shared territory
Located between Tsavo East and Tsavo West National Parks in south-eastern Kenya, the Kasigau Corridor forms a vast passageway for wildlife. Across nearly 200,000 hectares of dry forests and savannahs, elephants, giraffes, lions, antelopes and numerous species of birds move between two of the country’s main protected areas. At the heart of this territory, the Rukinga ranch is home to some of Wildlife Works’ activities. Rangers patrol the area on foot, whilst drones and gyrocopters monitor the territory; waterholes provide drinking water for wildlife during dry spells, and thousands of trees are being grown for replanting.
Kasigau’s impact extends far beyond the reserve’s boundaries. A few kilometres from the elephants’ trails, the funds generated by their conservation finance water points, educational grants, agricultural projects and the expansion of the Buguta health centre. In Rukinga, a clothing factory and a soap factory employ local residents. The project now claims to benefit, directly or indirectly, around 127,000 people across six communities.
Carbon credits lie at the heart of this system, which has become a central mechanism in the international financing of forest conservation. The Kasigau Corridor is a REDD+ project that provides financial incentives for the conservation of ecosystems capable of storing carbon and for reducing deforestation. The credits generated in this way are then sold on the voluntary market to companies or organisations wishing to offset part of their emissions. According to the model presented on site, the revenue is shared between Wildlife Works, the owners of the ranches that make up the corridor, and the neighbouring communities. These communities have local committees that select the projects to be funded, particularly in the areas of education, health, access to water, agriculture and food security.
In Kasigau, this often abstract concept therefore takes on very tangible forms. In the village of the same name, reservoirs collect water that runs off the mountains during the rains before channelling it to several dozen distribution points. The women we met there told us that they used to have to walk a long way to carry their jerrycans. In Buguta, carbon funding enabled the expansion in 2025 of a health centre that serves around 11,000 residents and treats several dozen patients every day. In schools, more than 40,000 scholarships are reported to have been awarded since 2011. Some former beneficiaries have become teachers, nurses or engineers and now work in the region.
This redistribution reflects a simple reality. Protecting the forest means that those living around it must be able to derive an economic benefit from it. With rainfall becoming more erratic, agriculture alone is no longer always enough to provide a livelihood for families. Felling trees to produce charcoal or poaching can therefore become a last resort. Wildlife Works is seeking to address this issue by creating jobs and supporting other activities. Around a hundred rangers monitor the corridor. Local residents work in factories, logistics, mechanics, nurseries or water management. Farmers are also involved in reforestation programmes, collecting young saplings which they nurture during the dry season before selling them back to the project, after which the trees are distributed to the communities.
However, the model relies on a dependency that is difficult to circumvent because, for the money to keep flowing, carbon credits must continue to be sold. Yet purchases of these credits have recently fallen, leading to a drop in the project’s income. On the ground, this vulnerability is well recognised. Groups are already seeking to develop complementary activities, centred on aloe vera or other local produce, so as not to rely solely on carbon. It also ties in with the debates that have been ongoing for several years within the voluntary market, which has been criticised regarding the validity of certain offsets, the measurement of carbon avoided, and the consideration given to the communities living in the affected areas.