Les Déracinés Du Pétrole
Le long des rives du lac Albert jusqu'au parc national de Murchison Falls en Ouganda, le plus long oléoduc chauffé au monde s'apprête à entamer son parcours vers le sud. 1 443 kilomètres jusqu'au port de Tanga en Tanzanie, à travers terres agricoles, lacs et villages où 80 % de la population rurale vit d'agriculture vivrière. 118 000 personnes ont perdu l'accès à leurs terres sans compensation équitable. TotalEnergies contrôle 62 % du projet. L'Ouganda, qui ne détient que 15 % de son propre pétrole, déploie une répression féroce via une « police du pétrole » dédiée.
Le déracinement commence par l'interdiction d'accès aux terres. Depuis 2018, les agriculteurs se voient interdire l'accès à leurs cultures sous la menace, alors que l'oléoduc reste inachevé. Ils assistent impuissants à l'abandon ou la destruction de leurs caféiers — ressource essentielle avec les céréales et tubercules. Des routes sans drainage inondent habitations et récoltes. Les indemnisations évaluent des arbres produisant pendant cinquante ans au prix d'une seule récolte. Les prix imposés génèrent des plaintes auxquelles on répond par des menaces. Dans des populations où beaucoup ne savent ni lire ni écrire, on manipule les gens pour qu'ils signent d'une empreinte digitale des formulaires qui clôturent leurs plaintes sans recours possible. Lorsque certaines familles tentent de porter plainte et organisent des pétitions collectives, elles se heurtent à un mur judiciaire. Les tribunaux ougandais, systématiquement, tranchent en faveur de l'État et par extension de TotalEnergies.
Au-delà de la terre, c'est le lien spirituel qui se brise. Des dizaines de tombes par famille et de compounds ont été exhumées, déplacées sans identification des défunts, qui deviennent anonymes, arrachant les racines ancestrales qui reliaient les vivants aux morts. Les personnes âgées, déjà fragilisées par la perte de leurs terres, la destruction de leurs maisons et la menace des futures évictions, développent des troubles psychologiques sévères : effondrements répétés, états de choc post-traumatique, dépressions profondes, sans accès à aucun soutien psychologique.
Dès 2013, 7 118 personnes ont été transplantées à des dizaines de kilomètres pour laisser place à la future raffinerie, toujours en construction. Ces familles vivent entassées à dix ou plus dans des lotissements de petites maisons de type occidental serrées les unes contre les autres, sur des sols inadaptés, loin de leurs champs. Pour les milliers de familles non déplacées, il faut désormais apprendre à vivre au-dessus d'un pipeline à quelques mètres de leurs maisons, subissant les constructions qui fissurent les murs, la peur permanente d'accidents quand du pétrole chauffé à 50° passe sous leurs pieds.
Les forages du projet Tilenga, situés entre le lac Albert et le parc national de Murchison Falls, bouleversent l'équilibre écologique de toute la région. Les routes et les vibrations des forages chassent les éléphants hors du parc, qui se retrouvent dans les villages, détruisant récoltes et attaquant les habitants. Dans le lac Albert, le poisson se raréfie dramatiquement, précarisant le métier de pêcheur et appauvrissant la population.
Pour faire accepter aux populations ces bouleversements, on leur promet des emplois qui n'existeront jamais. Les formations « gratuites » de six mois, trop courtes pour former réellement, servent d'écran de fumée. Les rares travailleurs effectivement embauchés subissent une exploitation brutale. En cas d'accident, les sous-traitants de TotalEnergies les abandonnent sans prise en charge médicale. Les blessés accumulent des dettes, perdent leur logement, puis sont licenciés sans compensation. Le système de sous-traitance dilue les responsabilités entre plusieurs entreprises, garantissant l'impunité de la multinationale.
Il ne s'agit pas de développement mais de dépossession organisée. La paysannerie ougandaise autosuffisante disparaît au profit d'un pipeline extractif : plus de 400 puits forés, dont 132 à l'intérieur du parc national de Murchison Falls, pour un pétrole qui ne restera pas en Ouganda. Les discours occidentaux sur la transition écologique sonnent creux quand TotalEnergies — fraîchement condamnée pour greenwashing — déploie un projet émettant 34 millions de tonnes de CO₂ par an. Le pétrole et les profits partiront enrichir des actionnaires étrangers, mais les familles resteront, dépouillées de leurs terres et de leurs moyens de subsistance, continuant malgré tout à se battre aux côtés des ONG locales pour la justice et leurs droits.
Uprooted By Oil
Along the shores of Lake Albert to Murchison Falls National Park in Uganda, the world's longest heated oil pipeline prepares to begin its journey south. 1,443 kilometers to Tanga port in Tanzania, cutting through farmland, lakes, and villages where 80% of the rural population survives on subsistence farming. 118,000 people have lost access to their land without fair compensation. TotalEnergies controls 62% of the project. Uganda, holding only 15% of its own oil, deploys fierce repression through a dedicated "oil police."
Uprooting begins with land access denial. Since 2018, farmers have been barred from their crops under threat while the pipeline remains unfinished. They watch helplessly as their coffee trees—essential resource alongside cereals and tubers—are abandoned or destroyed. Roads built without drainage systems flood homes and crops. Compensation values trees producing for fifty years at the price of a single harvest. Imposed prices generate complaints met with threats. In populations where many cannot read or write, people are manipulated into thumb-signing forms that close their complaints without recourse. When some families attempt to file complaints and organize collective petitions, they hit a judicial wall. Ugandan courts systematically rule in favor of the state and by extension TotalEnergies.
Beyond land, spiritual bonds are severed. Dozens of graves per family and compound have been exhumed, relocated without identifying the deceased, who become anonymous, tearing out the ancestral roots connecting the living to the dead. Elderly people, already weakened by the loss of their land, destruction of their homes, and threat of future evictions, develop severe psychological disorders: repeated collapses, post-traumatic stress, deep depression, without access to any psychological support.
Since 2013, 7,118 people have been transplanted dozens of kilometers away to make room for the still-unbuilt refinery. These families live packed ten or more into housing estates of small Western-style homes squeezed together, on unsuitable soil, far from their fields. For the thousands of non-displaced families, they must now learn to live above a pipeline meters from their homes, enduring construction that cracks their walls, constant fear of accidents when oil heated to 50°C flows beneath their feet.
The Tilenga project drilling, located between Lake Albert and Murchison Falls National Park, disrupts the ecological balance of the entire region. Roads and drilling vibrations drive elephants out of the park into villages, where they destroy crops and attack residents. In Lake Albert, fish populations decline dramatically, endangering the fishing profession and impoverishing the population.
To make populations accept these upheavals, they are promised jobs that will never materialize. "Free" six-month training programs, too short to provide real skills, serve as smokescreen. The rare workers actually hired face brutal exploitation. In case of accidents, TotalEnergies' subcontractors abandon them without medical care. The injured accumulate debts, lose their housing, then are fired without compensation. The subcontracting system dilutes responsibilities across multiple companies, guaranteeing the multinational's impunity.
This is not development but organized dispossession. Uganda's self-sufficient peasantry disappears for an extractive pipeline: over 400 wells drilled, 132 inside Murchison Falls National Park, for oil that will not remain in Uganda. Western discourse on ecological transition rings hollow when TotalEnergies—recently condemned for greenwashing—deploys a project emitting 34 million tons of CO₂ annually. The oil and profits will leave to enrich foreign shareholders, but the families will remain, stripped of their lands and livelihoods, continuing nonetheless to fight alongside local NGOs for justice and their rights.