TAIWAN - Un prêtre breton au service des plus démunis
A Taïwan, le quotidien du père Yves Moal est fait de gestes simples. Il se lève à l’aube pour préparer le petit déjeuner des hébergés et nourrir les chats errants du quartier. À 6 h 30, il célèbre la messe dans la petite chapelle, dont l’autel rappelle ceux des traditions bouddhistes et taoïstes, reflet du syncrétisme taïwanais. « On brûle parfois de l’encens pour les ancêtres ou pour un défunt, comme cet homme, décédé il y a peu, dont la veuve vient de déposer le portrait », explique-t-il. « Tout le monde est bienvenu ici. »
Après la messe, il conduit tout le monde au travail dans l’insubmersible Mitsubishi Delica, camionnette cabossée emblématique de Taïwan. À l’arrière, chaque matin et chaque soir, Man Tian lance invariablement A Hundred Miles sur son smartphone ; les premières notes déclenchent des sourires nostalgiques. Une routine qui rassure. Le père Moal organise alors les équipes chargées de collecter le recyclage dans les villages voisins. Il passe voir le poulailler, les commandes d’œufs, l’élevage d’insectes destiné à nourrir les poules. La journée s’emballe : un malade à visiter, une famille qui donne des meubles, un ancien détenu en difficulté, une personne à la rue à héberger, une jeune cherchant désespérément du travail… Le téléphone sonne sans cesse et le Delica parcourt Yuli de long en large. La vitalité et le dévouement d’Yves Moal, 85 ans, forcent l’admiration.
En février 2020, un incendie ravage le dépôt de recyclage et une grande partie des stocks. Un journaliste lui demande : « Maintenant que tout a brûlé, que ressentez-vous ? » Il répond calmement : « Nous allons nettoyer, puis reconstruire. » Il applique ce processus à tous ceux qui viennent à lui, abîmés par les affres de la vie. Les dons affluent de tout Taïwan et, en un week-end, l’activité repart. « La générosité des Taïwanais m’impressionnera toujours », confie-t-il. On apprendra plus tard que l’incendiaire était « un des leurs ». Shen Fu refuse de porter plainte. L’homme est condamné, purge sa peine, puis revient : « Père, je suis revenu. » — « Tu veux travailler ? Une seule condition : ne brûle plus rien, ne vole plus. » Plus tard, il replongera. La porte, elle, reste ouverte.
Après des études de philosophie, de théologie et de psychologie à Paris, il entre aux Missions étrangères de Paris. Sa génération est la première autorisée à choisir sa destination. Séduit par les récits de Formose, île de montagnes et de traditions mêlées, il répond simplement : « Je veux aller à Taïwan. » En 1966, à 25 ans, il embarque à Marseille et débarque plus d’un mois plus tard à Keelung. Deux ans à Hsinchu sur la côte ouest pour apprendre le mandarin, puis le diocèse de Hualien, sur la côte est, où il sert plus de vingt ans avant d’être envoyé non-loin de là, à Yuli. La région concentre deux grands hôpitaux psychiatriques totalisant près de 5 700 patients. Beaucoup de ceux qu’il accueille ont connu l’errance : handicap, maladie psychique, prison, pauvreté, absence de famille...
Dans les années 1980, un confrère fonde l’Ande Training Center, pour les personnes souffrant de troubles psychiatriques ou de handicaps mentaux. En 1999, Yves Moal en reprend la responsabilité et élargit le projet : au-delà de l’hébergement, il veut créer un esprit de famille, une activité, un revenu, une place. Peu à peu, il bâtit un véritable écosystème solidaire : centre de distribution d’objets de seconde main, vaste dépôt de recyclage qui trie et revalorise les rebuts qui proviennent de toute la région, poulailler d’environ 500 gallinacées, atelier de couture baptisé « centre de Bretagne », où trois femmes transforment des chutes de tissu en sacs, chapeaux et vêtements. Autour de ces activités se croisent personnes handicapées, hommes sortis de prison, sans-abri... « On peut trouver quelque chose de beau en chacun », répète-t-il. Logés, nourris, rémunérés, ils réapprennent à arriver à l’heure, tenir un poste, vivre avec les autres. À reprendre confiance. « Beaucoup n’ont pas reçu l’amour des parents comme moi j’ai pu l’avoir », confie Shen Fu. « Je serai pour eux un père ou un grand-père. Je veux rendre ce que j’ai reçu d’une famille unie. »
En 2017, après plus d’un demi-siècle sur l’île, Yves Moal obtient la nationalité taïwanaise. Il glisse sa nouvelle carte d’identité dans la poche de sa chemise « comme un fiancé sa bague ». « Après cinquante ans avec la même personne, on reçoit enfin la reconnaissance officielle. Maintenant, Taïwan et moi, nous sommes mariés. »
Parmi ces parcours, celui d’A-Seng, 62 ans, dit la fragilité des existences. Entraîné un jour dans une rixe pour défendre un ami, il donne un seul coup de poing à un homme, qui ne se relèvera pas. Quinze ans de prison. À sa sortie, son frère lui interdit de voir leur mère. Il erre dans Yuli, trouve une porte ouverte dans un dortoir de la paroisse, se glisse dans un lit et s’endort. On appelle Shen Fu. Le prêtre écoute, puis dit : « Viens travailler avec nous. » Malgré des rechutes, la communauté le relève. A-Seng finit par demander le baptême. « Je resterai avec Shen Fu jusqu’à la fin de ma vie. Il est comme mon père. »
Reste une question vertigineuse : que deviendront les plus fragiles lorsqu’il ne sera plus là ? De cette inquiétude naît le projet Yifeng Garden. Après plus de dix ans de collectes, jusqu’à vendre ses biens en France, il inaugure en 2019 deux grands bâtiments accueillant aujourd’hui une centaine de personnes atteintes de lourds troubles psychiques et de handicaps physiques : un centre pour les jeunes, un pour les plus âgés, adapté à la fin de vie, avec lits, salles de rééducation et espaces pensés comme une famille élargie. Un immeuble vient aussid’être achevé pour les travailleurs du centre de recyclage, afin de rompre la solitude et offrir un lieu où vieillir en paix.
À Yuli, ce qui frappe, c’est la cohérence entre foi, recyclage et justice sociale. Sans le nommer ainsi, le père Moal a inventé une forme d’« écologie intégrale » avant l’heure : prendre soin de la maison commune passe par le soin des plus fragiles. Objets et personnes suivent le même mouvement : ce que la société met de côté peut être réparé, repris, revalorisé.
Pour raconter l’engagement de ce prêtre breton, il ne suffit pas d’aligner des dates : il faut le voir charger un camion, plaisanter avec un ancien détenu, répondre au téléphone en servant un repas. Et, le soir venu, jouer au baby-foot ou au mah-jong avec les jeunes missionnaires des MEP, avant de regarder de vieilles photos de Bretagne en murmurant que Taïwan est désormais sa famille.
TAIWAN - A french priest serving the most vulnerable
Here is a faithful, fluid English translation, keeping your narrative tone and journalistic precision:
In Taiwan, Father Yves Moal’s daily life is made up of simple gestures. He rises at dawn to prepare breakfast for the residents and feed the neighborhood’s stray cats. At 6:30 a.m., he celebrates Mass in the small chapel, whose altar echoes Buddhist and Taoist traditions, a reflection of Taiwan’s syncretism. “We sometimes burn incense for ancestors or for the deceased, like this man who passed away recently, whose widow has just placed his portrait here,” he explains. “Everyone is welcome here.”
After Mass, he drives everyone to work in an indestructible Mitsubishi Delica, the battered van that has become something of a Taiwanese icon. In the back, every morning and evening, Man Tian unfailingly plays A Hundred Miles on his smartphone, the first notes bringing nostalgic smiles. A reassuring routine. Father Moal then organizes the teams responsible for collecting recycling in nearby villages. He checks on the chicken coop, egg orders, and the insect farm used to feed the hens. The day quickly accelerates, a sick person to visit, a family donating furniture, a former inmate in difficulty, someone living on the street needing shelter, a young person desperately looking for work. The phone never stops ringing, and the Delica crisscrosses Yuli from end to end. The energy and dedication of Yves Moal, now 85, command admiration.
In February 2020, a fire destroyed the recycling depot and a large part of the stock. A journalist asked him, “Now that everything has burned, how do you feel?” He replied calmly, “We will clean up, then rebuild.” It is the same process he applies to everyone who comes to him, worn down by life. Donations poured in from across Taiwan, and within a single weekend, operations resumed. “The generosity of Taiwanese people will never cease to amaze me,” he says. It later emerged that the arsonist was “one of their own.” Shen Fu refused to press charges. The man was convicted, served his sentence, then returned, “Father, I’m back.” “Do you want to work? One condition, don’t burn anything again, don’t steal.” Later, he relapsed. The door, however, remained open.
After studying philosophy, theology, and psychology in Paris, he joined the Paris Foreign Missions Society. His generation was the first allowed to choose their destination. Drawn by accounts of Formosa, an island of mountains and blended traditions, he simply said, “I want to go to Taiwan.” In 1966, at 25, he left Marseille and arrived more than a month later in Keelung. He spent two years in Hsinchu, on the west coast, learning Mandarin, then moved to the Diocese of Hualien on the east coast, where he served for over twenty years before being sent nearby, to Yuli. The region is home to two major psychiatric hospitals, with nearly 5,700 patients. Many of those he welcomes have experienced wandering lives, shaped by disability, mental illness, prison, poverty, or the absence of family.
In the 1980s, a fellow priest founded the Ande Training Center for people with psychiatric disorders or intellectual disabilities. In 1999, Yves Moal took over and expanded the project. Beyond shelter, he wanted to create a sense of family, activity, income, and belonging. Gradually, he built a true ecosystem of solidarity, a second-hand distribution center, a large recycling depot sorting and repurposing waste from across the region, a chicken farm with around 500 birds, and a sewing workshop called “Centre de Bretagne,” where three women transform fabric scraps into bags, hats, and clothing. Around these activities, people with disabilities, former prisoners, and the homeless work side by side. “You can find something beautiful in everyone,” he often says. Housed, fed, and paid, they relearn how to arrive on time, hold a job, and live with others. They rebuild confidence. “Many never received the love from their parents that I was lucky to have,” says Shen Fu. “I will be a father or a grandfather to them. I want to give back what I received from a united family.”
In 2017, after more than half a century on the island, Yves Moal obtained Taiwanese citizenship. He slipped his new ID card into his shirt pocket “like a fiancé placing a ring.” “After fifty years with the same person, you finally receive official recognition. Now Taiwan and I are married.”
Among these life stories, that of A-Seng, 62, reveals the fragility of human existence. Drawn into a fight one day while defending a friend, he threw a single punch, the man never got back up. Fifteen years in prison. Upon release, his brother forbade him from seeing their mother. He wandered through Yuli, found an open door in a parish dormitory, slipped into a bed, and fell asleep. Shen Fu was called. The priest listened, then said, “Come work with us.” Despite relapses, the community supported him. A-Seng eventually asked for baptism. “I will stay with Shen Fu for the rest of my life. He is like my father.”
One question remains, what will happen to the most vulnerable when he is gone? From this concern came the Yifeng Garden project. After more than ten years of fundraising, even selling his belongings in France, he inaugurated in 2019 two large buildings that now house around a hundred people with severe psychiatric conditions and physical disabilities, one center for younger residents, another for the elderly, adapted for end-of-life care, with beds, rehabilitation rooms, and spaces designed like an extended family. A new building has just been completed for the recycling center workers, to break isolation and offer a place to grow old in peace.
In Yuli, what stands out is the coherence between faith, recycling, and social justice. Without naming it as such, Father Moal has embodied a form of “integral ecology” ahead of its time, caring for the common home begins with caring for the most vulnerable. Objects and people follow the same movement, what society discards can be repaired, restored, and given value again.
To tell the story of this Breton priest’s commitment, listing dates is not enough. You have to see him loading a truck, joking with a former inmate, answering the phone while serving a meal. And in the evening, playing table football or mahjong with young missionaries, before looking at old photographs of Brittany and quietly saying that Taiwan is now his family.