Déplacés du Sud Liban, l’impossible retour ? _Reportage : texte et photos : Frédéric PÉTRY
Reportage du 25 au 29 avril 2026
« Il faut partir, des bombardements vont avoir lieu dans le village », m’avertit Hamed après avoir reçu sur son téléphone une notification de l’armée israélienne, comme toutes les personnes présentes dans la zone. Un dernier regard vers la maison, les poules et le chat, puis nous quittons sans attendre le village déserté par ses habitants et lourdement endommagé par les précédents bombardements.
Hamed a une quarantaine d’années. Comme de nombreux habitants du sud du Liban, il a dû fuir avec sa famille et ses parents âgés les frappes israéliennes dans la guerre opposant Israël au Hezbollah. Réfugié à Beyrouth, il profite du cessez-le-feu et d’une relative accalmie pour revenir dans son village nourrir ses animaux affamés. Il tente aussi de récupérer quelques effets personnels, des citrons de ses arbres et des œufs, tout en réparant à la hâte sa maison, soufflée par une explosion.
Comme beaucoup de déplacés, il dit ne pas s’habituer à la vie dans la capitale libanaise et affirme son attachement viscéral à sa terre, qu’il refuse d’abandonner malgré les risques. Lors d’une précédente visite, il raconte avoir été poursuivi par un drone israélien alors qu’il conduisait sa voiture. Pris de panique, il a ouvert ses fenêtres et son coffre pour montrer qu’il ne transportait ni armes ni munitions. Le drone s’est finalement éloigné. Il a eu la vie sauve.
Cette peur omniprésente des drones, je la retrouve dans les récits de la famille de Nada, réfugiée dans un lycée transformé à la hâte en centre d’accueil à Tyr. Depuis deux mois, elle vit dans une salle de classe avec son mari, sa belle-mère et la famille de sa belle-sœur Anna, après que leur maison du village de Ramyah a été détruite par une explosion qui a ravagé tout le secteur.
Enceinte de cinq mois, Nada décrit une guerre différente des précédentes. « Les drones entrent parfois dans les maisons par les fenêtres ouvertes. Ils parlent aux gens, leur ordonnent de se montrer à la caméra et inspectent les lieux », raconte-t-elle. Pour elle, cette guerre est la plus éprouvante qu’elle ait connue : « Les bombardements sont effroyables et il y a aussi ce harcèlement psychologique permanent. C’est épuisant. »
Malgré tout, la famille garde le sourire. Nazmiye, la belle-mère de 60 ans originaire de Naqoura, propose un café avec une hospitalité intacte malgré tout ce qu’elle a aussi perdu. Anna raconte avoir fui précipitamment son village de Beit Lif dès les premiers bombardements, le 2 mars. Pour parcourir les trente kilomètres jusqu’à Tyr, il leur a fallu treize heures tant les routes étaient saturées de familles en fuite.
Leurs trois enfants — Serine, Fatima et Fadel — ne sont plus scolarisés normalement, mais continuent tant bien que mal leurs cours via WhatsApp. Leur institutrice leur envoie des exercices par téléphone et corrige leurs devoirs à distance.
La famille de Nada et d’Anna fait partie des 4 200 familles, soit plus de 17 600 personnes déplacées, accueillies en urgence par la municipalité de Tyr. Le maire, Hassan Dabouk, reconnaît être proche de la saturation malgré l’aide de l’ONU et de plusieurs ONG.
« Il faut la paix rapidement. C’est le souhait de tous, qu’on soit musulmans, chrétiens, arabes ou phéniciens », affirme-t-il. « La solution n’est pas entre nos mains mais dépend du règlement du conflit entre les États-Unis et l’Iran ». Le maire dénonce également « un niveau de brutalité jamais atteint » : destructions de maisons, routes éventrées, réseaux d’eau détruits et villages méthodiquement ravagés. « C’est une politique de terre brûlée destinée à empêcher les populations de revenir vivre dans le sud du Liban », accuse-t-il. « Ce but est même avoué par des dirigeants israéliens tel que Bezalel Smotrich, ministre des Finances, et aussi Benyamin Netanyahou qui déclarent « vouloir repousser la frontière nord d’Israël jusqu’au fleuve libanais du Litani pour étendre sa zone de sécurité. Ce qui reviendrait à annexer ou occuper durablement cette partie du Liban. » Mais le maire prévient « qu’il fassent attention car nous sommes tous attachés plus que tout à notre terre. La preuve en est que les libanais de la diaspora et originaire du sud ont tous une maison ici et reviennent régulièrement. Les déplacés aussi rentrent dès qu’il y a une accalmie. S’ils envahissent tout le sud Liban, toute la population entrera en résistance ».
À Tyr, les déplacés bénéficient encore d’un minimum de prise en charge. À Beyrouth, la situation est souvent bien plus précaire. Des centaines de familles, ayant fui les combats du sud, vivent sous des tentes installées le long des routes ou sur des parkings. Mais au-dessus de la capitale le survol de drones et d’avions de chasse F16 israéliens est aussi permanent, même si actuellement une trêve semble avoir lieu après les nombreux bombardements des semaines dernières sur la ville et plus particulièrement dans la banlieue sud et sur le quartier de Dahieh, fief du Hezbollah.
C’est ce que confirme Abou Ali, 60 ans, originaire du village de Kfar Kela qui survit sous une tente de fortune dressée à quelques mètres des tours modernes de Beyrouth avec sa famille depuis plusieurs mois. Producteur d’huile d’olive, il a vu sa maison détruite pour la troisième fois après les guerres de 2006, 2023 et 2026.
« Les maisons, on les reconstruit. Mais les oliviers, il faut des décennies », soupire-t-il. Il affirme que les soldats israéliens ont arraché ses arbres, dont un olivier millénaire de huit mètres de circonférence. Plus encore que les destructions, il souffre du sentiment d’abandon : « Personne n’est venu demander si nous avions besoin d’aide. Ni l’État, ni la municipalité. »
Rim, 31 ans, vit elle aussi sous une tente avec son mari et leurs dix enfants. Réfugiée syrienne sunnite dans un environnement majoritairement chiite, elle dit se sentir doublement marginalisée. Son mari travaille encore comme vendeur de légumes dans la banlieue sud de Beyrouth, mais ils ont dû fuir leur logement il y a trois mois à cause des bombardements. Quelques semaines plus tard, leur immeuble était détruit par une frappe.
Pour Younes, 53 ans, chrétien du village de Debel, l’exil prend une autre forme. Lui et sa famille sont hébergés depuis deux mois dans un monastère au nord de Beyrouth. Ils ont fui dans la nuit du 2 mars après les premiers bombardements autour de leur maison.
Le trajet vers Beyrouth, qui dure habituellement deux heures, leur a pris vingt-cinq heures. Grâce au réseau de l’Église maronite, ils ont finalement trouvé refuge au monastère « Partage et Charité », qui accueille aujourd’hui une trentaine de familles chrétiennes et quelques familles musulmanes.
Si certains villages chrétiens du sud ont été relativement épargnés jusqu’à présent, ils restent désormais enclavés dans des zones interdites d’accès sans autorisation militaire israélienne. La famille de Younes a appris que sa maison était occupée par l’armée israélienne.
Comme beaucoup dans le sud du Liban, ils vivent leur troisième guerre depuis 2006. Mais celle-ci leur paraît la plus violente. Épuisée, Elssy, l’épouse de Younes, ne veut plus retourner au village : « Je ne veux plus reconstruire ma vie tous les dix ans. Je veux juste que mes enfants grandissent en sécurité et retournent à l’école. »
Son mari, en revanche, refuse d’abandonner sa terre. Dès que les combats cesseront, il veut rentrer.
Du sud du Liban jusqu’aux camps improvisés de Beyrouth, une même réalité s’impose : celle d’une population épuisée, déplacée, mais profondément attachée à sa terre. Malgré les bombardements, les destructions et la peur permanente des drones, rares sont ceux qui envisagent de partir définitivement. Tous racontent la même attente : celle d’un cessez-le-feu durable et du retour à une vie normale. Mais dans un pays déjà fragilisé par des années de crises, et le niveau de destruction des infrastructures réalisé par cette nouvelle guerre beaucoup redoutent que ce retour soit lent …voire impossible.
Texte et photos : Frédéric PÉTRY
Southern Lebanon: an impossible return? _Report: text and photos: Frédéric PÉTRY
Report: 25–29 April 2026
“We have to leave; the village is about to be bombed,” Hamed warns me after receiving a notification from the Israeli army on his phone, as did everyone else in the area. One last glance at the house, the chickens and the cat, then we leave without delay the village, deserted by its inhabitants and heavily damaged by previous bombings.
Hamed is in his forties. Like many residents of southern Lebanon, he was forced to flee with his family and elderly parents from the Israeli strikes during the war between Israel and Hezbollah. Having taken refuge in Beirut, he is taking advantage of the ceasefire and a relative lull to return to his village to feed his starving animals. He is also trying to retrieve a few personal belongings, lemons from his trees and eggs, whilst hastily repairing his house, which was blown up by an explosion.
Like many displaced people, he says he cannot get used to life in the Lebanese capital and affirms his deep attachment to his land, which he refuses to abandon despite the risks. During a previous visit, he recounts being pursued by an Israeli drone whilst driving his car. Panicked, he opened his windows and boot to show that he was carrying neither weapons nor ammunition. The drone eventually flew off. His life was spared.
This ever-present fear of drones is something I find in the accounts of Nada’s family, who have taken refuge in a secondary school in Tyre that was hastily converted into a reception centre. For the past two months, she has been living in a classroom with her husband, her mother-in-law and the family of her sister-in-law Anna, after their home in the village of Ramyah was destroyed by an explosion that devastated the entire area.
Five months pregnant, Nada describes a war unlike any she has experienced before. “Drones sometimes fly into houses through open windows. They speak to people, order them to show themselves to the camera and inspect the premises,” she says. For her, this war is the most gruelling she has ever experienced: “The bombings are terrifying and there is also this constant psychological harassment. It’s exhausting.”
Despite everything, the family keeps smiling. Nazmiye, the 60-year-old mother-in-law from Naqoura, offers coffee with undiminished hospitality despite all she has also lost. Anna recounts having fled her village of Beit Lif in a hurry as soon as the first bombings began on 2 March. It took them thirteen hours to cover the thirty kilometres to Tyre, as the roads were jam-packed with fleeing families.
Their three children — Serine, Fatima and Fadel — are no longer attending school as normal, but are continuing their lessons as best they can via WhatsApp. Their teacher sends them exercises by phone and marks their homework remotely.
Nada and Anna’s family are among the 4,200 families – more than 17,600 displaced people – who have been taken in on an emergency basis by the municipality of Tyre. The mayor, Hassan Dabouk, admits that the situation is nearing capacity, despite assistance from the UN and several NGOs.
“We need peace quickly. That is what everyone wants, whether we are Muslims, Christians, Arabs or Phoenicians,” he says. “The solution is not in our hands but depends on the resolution of the conflict between the United States and Iran.” The mayor also condemns “a level of brutality never seen before”: homes destroyed, roads torn up, water networks destroyed and villages methodically ravaged. “It is a scorched-earth policy designed to prevent people from returning to live in southern Lebanon,” he accuses. “This aim is even admitted by Israeli leaders such as Bezalel Smotrich, the Finance Minister, and also Benjamin Netanyahu, who declare that they ‘want to push back Israel’s northern border to the Litani River in Lebanon to extend its security zone’. This would amount to annexing or permanently occupying this part of Lebanon.” ” But the mayor warns, “they should be careful, because we are all deeply attached to our land. The proof of this is that Lebanese people from the diaspora and those originally from the south all have a home here and return regularly. The displaced also return as soon as there is a lull. If they invade the whole of southern Lebanon, the entire population will rise up in resistance".
In Tyre, displaced people still receive a modicum of support. In Beirut, the situation is often far more precarious. Hundreds of families, having fled the fighting in the south, are living in tents set up along roadsides or in car parks. But above the capital, Israeli drones and F-16 fighter jets are constantly flying overhead, even though a truce currently appears to be in place following the numerous bombings of the city in recent weeks, particularly in the southern suburbs and the Dahieh district, a Hezbollah stronghold.
This is confirmed by Abu Ali, 60, originally from the village of Kfar Kela, who has been surviving with his family for several months in a makeshift tent pitched a few metres from the modern towers of Beirut. An olive oil producer, he has seen his home destroyed for the third time following the wars of 2006, 2023 and 2026.
“Houses, we can rebuild them. But olive trees—that takes decades,” he sighs. He claims that Israeli soldiers uprooted his trees, including a thousand-year-old olive tree with a circumference of eight metres. Even more than the destruction, he suffers from a sense of abandonment: “No one came to ask if we needed help. Neither the state nor the local council.”
Rim, 31, also lives in a tent with her husband and their ten children. As a Sunni Syrian refugee in a predominantly Shia area, she says she feels doubly marginalised. Her husband still works as a vegetable seller in the southern suburbs of Beirut, but they had to flee their home three months ago because of the bombing. A few weeks later, their building was destroyed by an airstrike.
For Younes, a 53-year-old Christian from the village of Debel, exile has taken a different form. He and his family have been staying for the past two months in a monastery north of Beirut. They fled during the night of 2 March following the first bombings around their home.
The journey to Beirut, which usually takes two hours, took them twenty-five hours. Thanks to the Maronite Church’s network, they finally found refuge at the ‘Partage et Charité’ monastery, which is currently hosting around thirty Christian families and a few Muslim families.
Whilst some Christian villages in the south have been relatively spared so far, they are now cut off in areas that are off-limits without Israeli military authorisation. Younes’s family has learnt that their home is occupied by the Israeli army.
Like many in southern Lebanon, they are experiencing their third war since 2006. But this one seems to them to be the most violent. Exhausted, Younes’s wife, Elssy, no longer wants to return to the village: “I don’t want to have to rebuild my life every ten years. I just want my children to grow up safely and go back to school.”
Her husband, on the other hand, refuses to abandon his land. As soon as the fighting stops, he wants to go home.
From southern Lebanon to the makeshift camps in Beirut, the same reality is evident: that of a population that is exhausted and displaced, yet deeply attached to its homeland. Despite the bombardments, the destruction and the constant fear of drones, few are considering leaving for good. Everyone speaks of the same hope: that of a lasting ceasefire and a return to normal life. But in a country already weakened by years of crisis, and given the scale of infrastructure destruction caused by this new war, many fear that such a return will be slow… or even impossible.
Text and photos: Frédéric PÉTRY