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Sophie Loubaton

art brut, le ferme aux avions

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art brut, le ferme aux avions des frères Vanabelles. 
De l'autoroute qui mène Ă  Calais, on peut apercevoir une surprenante installation : un toit hĂ©rissĂ© d'avions et six ou sept canons appuyĂ©s contre une haie bien taillĂ©e. Pour s'en approcher, il faut traverser une mĂ©chante zone industrielle. Le ciel est lourd et nuageux. Des champs humides s'Ă©tendent Ă  l'infini. Des tracteurs dorment devant des granges. A l'intĂ©rieur des rares bâtisses en briques rouges, des agriculteurs sont rentrĂ©s dĂ©jeuner. Un garagiste s'affaire dans son entrepĂ´t. Les deux frères de « la ferme aux avions Â», il les connaĂ®t. Leur maison est situĂ©e un peu Ă  l'Ă©cart, au bout d'une impasse qui dĂ©bouche sur l'autoroute. Le bruit continu des moteurs vrille le cerveau. LĂ , en plus des avions et des canons, on dĂ©couvre des fusĂ©es pointĂ©es vers le ciel, ornĂ©es de l'inscription NASA, ainsi qu'un Ă©norme char d'assaut plantĂ© au milieu du jardin. Un arsenal militaire inoffensif fait de pièces de machine Ă  laver, d'enjoliveurs, d'extincteurs, de radiateurs et de roues de tracteurs. Des figurines ont Ă©tĂ© dĂ©coupĂ©es dans de fines planches de bois. Etranges hĂ´tes que ces tĂŞtes de soldats accrochĂ©es au mur : « Un officier français, un tirailleur marocain et un autre sĂ©nĂ©galais Â», prĂ©cise le frère de l'auteur. « Beaucoup disent qu'on est des belligĂ©rants, alors que ce n'est pas vrai. Â»
CĂ©sar Vanabelle tient Ă  le prĂ©ciser. Comme son aĂ®nĂ©, il a connu deux guerres mondiales, mais ne les a pas faites. Il n'est mĂŞme jamais montĂ© dans un avion. C'est lui qui a pris l'habitude de raconter l'histoire. Arthur, lui, en a un peu marre. Alors CĂ©sar rĂ©cite : « Tout a commencĂ© par une girouette en forme d'avion sur le toit. Comme on Ă©tait cultivateurs, on avait besoin de voir la direction du vent. Quand il vient du sud-ouest, c'est qu'il va pleuvoir. Puis, il a voulu en faire plus. Il en a mis un peu partout. Les premiers datent des annĂ©es 1960. Il ne voulait pas fabriquer de voitures, il trouvait qu'il y en avait dĂ©jĂ  assez. Â» On le comprend sans peine. Cette autoroute apparue dans les annĂ©es 1970, alors qu'il habitait dĂ©jĂ  cette maison avec son frère et sa soeur, avait de quoi l'en dĂ©goĂ»ter. 
Avant de cĂ©der leurs dix-sept hectares de terres labourables et de prairies pour prendre leur retraite, les deux hommes cultivaient le blĂ©, les cĂ©rĂ©ales, les pommes de terre, la betterave et les pois. Ils Ă©levaient aussi des porcs, cinq ou six vaches et trois cents poules. Lorsqu'il pleuvait, Arthur avait du temps Ă  tuer. Surtout depuis qu'il ne participait plus Ă  l'orchestre du village. Alors pour tromper l'ennui, il se mit Ă  bricoler, tout seul dans son hangar. Un avion, il n'en a vu un en vrai qu'une seule fois. C'Ă©tait en mai 1940, il venait de s'Ă©chouer dans un champ voisin. « Ce n'est pas compliquĂ© ! Il y a des ailes et des roues. Â» A l'Ă©vidence, son humilitĂ© n'est pas feinte. Il s'excuserait presque de ne pas savoir souder.

texte de Marion Rousset / pour Regards.

Arthur Vanabelle, 94 ans vient de s'éteindre le 2 septembre 2014, et le devenir de la Ferme aux Avions est très incertain...