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Guillaume Chauvin

Ukraine : comment les «séparatistes» vivent la guerre contre eux.

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GUERRE ÉPAISSE...

Les élections présidentielles en Ukraine viennent de s'achever. Outre le redressement d'un pays fébrile économiquement, socialement, ethniquement, et que l'on dit rongé par les passions, la corruption et les amibitions personnelles, le prochain président aura aussi la charge de résoudre la guerre civile à l'Est du pays, où le gouvernement actuel combat toujours les républiques auto-proclamées de Donetsk et de Lougansk, qu'il considère comme une simple « opération anti-terroriste » depuis bientôt cinq ans...

L'accès à ces républiques est pour les étrangers de plus en plus restreint, même si au centre-ville de Donetsk, la guerre n'est plus vraiment palpable: depuis 2014, les voitures ont réinvesti les avenues, les militaires n'y sont plus visiblement armés, les affiches à la gloire des héros de la république ont fait place à des panneaux publicitaires, les magasins sont fournis, les étudiants qui s'embrassent ont parfois les cheveux multicolores, et la nuit ne résonne plus des bombardements entrants et sortants. Les seuls indices du conflit en cours sont les nombreuses vitrines encore vides, les immeubles fermés à clef, ou la sirène du couvre-feu qui résonne encore tous les soirs. La guerre, « la vraie », est circonscrite à la ligne d'un front long de 300 km, à l'accès plus restreint encore.

À quelques minutes de voiture des bars et des boutiques à la mode, on redécouvre en effet le Verdun de nos livres d'école: dans les villages encore bombardés par l'armée ukrainienne ou ses bataillons nationalistes, ne restent que quelques vieux civils accrochés à leurs jardins, et entre deux maisons éventrées, des soldats séparatistes, locaux où volontaires venus de Russie et d'ailleurs, poursuivent depuis des caves et des tranchées un combat qui s'étire autant que les idéaux s'érodent... Beaucoup ne combattent en effet plus que pour leurs camarades de bataillon, et pour que toutes celles et ceux déjà tombés ne le furent pas en vain. Pour ces combattants et ces civils qualifiés par Kiev de « terroristes », le constat de voir les médias extérieurs acquis au camp adverse malgré les dérives criminelles de bataillons nationalistes (Aidar, Donbass, Praviy Sektor...) renforce une motivation héritée des aïeux soviétiques, qui, pendant la grande guerre patriotique, « luttaient déjà héroïquement contre l'envahisseur nazi ». Bien que conscient des différentes propagandes, chaque camp s'accroche malgré tout à la promesse d'une paix proche, trop de familles ayant déjà été déchirées par ce conflit opposant parfois d'une tranchée à l'autre des cousins et des frères.

À Donetsk, le nouveau gouvernement local, proche de Moscou et au style plus technocratique que son prédécesseur, peine encore à succéder à la figure charismatique du « petit père » Zakharchenko, assassiné il y a quelques mois dans des conditions encore troubles, dans un attentat aussi bien attribué à Kiev qu'à Moscou. La population préfère quant à elle garder en ligne de mire le retour au confort de vie d'avant guerre, et cette paix promise depuis longtemps, souhaitée même sans victoire évidente, mais pas sans condition, des milliers de vies civiles et militaires ayant déjà été sacrifiées pour réclamer l'autonomie de ces régions du Donbass. Ces dernières demeurent opposées à la russophobie des nationalistes ukrainiens et au gouvernement de Kiev, qu'elles considèrent toujours comme illégitime. Dans un cimetière à l'écart de la ville, une formule sur une croix voisine du tombeau provisoire de l'ex-président résume bien l'état d'esprit de cette rébellion et ses enjeux : « interdit d'oublier, impossible de retourner ».

Beaucoup ici, malgré la fierté d'avoir engagé en 2014 une aventure libertaire et romantique en admettent désormais les failles, et regrettent de n'avoir aussi pu y rallier à temps les régions stratégiques russophiles de Marioupol, Zaporoje, Kherson, Karkov, ou Sloviansk. On anticipe donc déjà la disparition à moyen terme de ces républiques, par une hypothétique réintégration à l'Ukraine sous statut spécial - certaines élites locales voyant déjà là leurs intérêts économiques et politiques - ou la fédéralisation avec le voisin Russe qui serait pour beaucoup la conclusion la plus « honorable » et pacifique à ce conflit, malgré la probable récupération des richesses locales par les autorités et les hommes d'affaires russes... Et dans tous les cas, une zone tampon entre la Russie et l'Occident... Le prochain gouvernement de Kiev (et indirectement celui de Moscou) aura donc la responsabilité de prolonger ou non ce conflit fratricide et complexe, bien qu'aucun clip de campagne des candidats n'aie osé évoquer cette guerre toujours en cours aux portes de l'Europe.