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Theo Giacometti

Un asile éphémère

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Le village est un village comme tous les villages, au bout d'une route comme toutes les routes, dans une campagne française, ordinaire. Rien ne déborde, rien ne s'agite. Pourtant dans une de ces maisons, comme dans d'autres maisons d'autres villages se joue un théâtre anonyme et secret. Des hommes sont cachés, illégalement. Témoignage.


Tout a commencé par un engagement citoyen assez commun au sein d'une association locale qui venait en aide aux demandeurs d'asile durant leur passage dans le C.A.O d'une petite ville voisine. "On a voulu monter une association pour accueillir des familles de réfugiés, raconte V. Mère de famille. On était en contact avec Singa France. Nos enfants sont grands et nous avons deux chambres, donc il y avait de quoi héberger deux familles. Mais personne n'est jamais venu."

Les demandeurs d'asiles sont restés plusieurs mois au sein du C.A.O et se sont intégrés petit à petit, profitant des cours de français et de plusieurs activités proposées par une association de soutien. Les bénévoles se sont attachés rapidement, les ont invités à partager un thé, un jeux ou une promenade. Certains organisaient des soirées, des repas : "Il y avait toujours du monde à la maison. C'était un peu plus agréable pour eux, on allait promener puis on rentrait chez moi. Parfois ils restaient la nuit, ou plusieurs jours, en accord avec la structure en charge du C.A.O." Puis avec l'été, les convocations en préfecture dans le cadre de l'accord de Dublin ont commencé à arriver : "Ça a été terrible. Ils commençaient à se stabiliser, à apprendre la langue, à créer des liens, des amitiés. Ils n'avaient pas encore été entendu par l'OFPRA, pour raconter leur histoire !  La confiance s'était établit, des groupes s'étaient formés puis tout a volé en éclat. Les uns après les autres, ils recevaient leur convocation. On leur remettait leur acte de transfert, pour l'Italie ou l'Allemagne, parfois après 8 ou 9 mois passé ici !" 

Alors les bénévole se mobilisent, appellent à l'aide de nombreuses associations et préparent les recours au Tribunal Administratif. "Au fur et à mesure, ils étaient orientés vers des PRADA, ou d'autres CAO, assignés à résidence pour se rapprocher d'une gare, centralisés avant d'être ramenés à la frontière. Certains d'entre eux ont gardé espoir, faits des recours et acceptés de se déplacer. Quelques uns ont été renvoyés en Italie très vite. D'autres ont attendu longtemps dans différents centres. Et puis il y a ceux qui ont eu peur, qui n'y croyaient plus, qui ne voulaient pas retourner en Italie, pour qui c'était trop dur. Trop de souffrance, trop de mauvais souvenirs. Là il y a eu une phase de grande colère, d'indignation et d'impuissance. Alors on est entré en résistance. On a récolté des affaires, un peu d'argent, et on leur a expliqué que ceux qui ne voulait pas partir pourraient rester ici, avec nous. Qu'on ne les laisseraient pas tomber : ça c'est fait comme ça, naturellement. On en a parlé entre nous, ceux qui étaient prêts à franchir le pas. Il fallait bien leur expliquer ce que ça signifiait. Rester ici, devenir clandestins, se cacher, sortir du système d'aides etc... Mais on leur a expliqué aussi qu'on ne pouvait pas les forcer à aller quelque part. Ça s'appelle de la déportation. Certains sont partis. Quelques temps. Je leur ai toujours dit que quoiqu'il arrive, ma maison leur serait ouverte et qu'ils auraient un abris. Un endroit sûr, chaud où ils pourraient manger et se reposer."

Alors certains sont revenus au village. Ils se sont installés chez V. qui a mit son projet de carrière de côté quelques temps. Les jeunes demandeurs d'asile, clandestins, y ont trouvé un peu de stabilité et se sont dit qu'ils pourraient y vivre. L'objectif, c'est de tenir 18 mois sans se faire attraper, pour déposer une nouvelle demande d'asile. "Ils se sont installés à la maison. Au début, c'était un peu difficile pour mes enfants. Ils ne comprenaient pas trop. Puis ils en ont parlé avec certains membres de l'association, et des demandeurs d'asile. Après ça allait mieux. De temps en temps il y en a un qui part, qui prend un bus pour l'Espagne, tenter sa chance. Ils n'ont pas besoin de demander s'ils veulent sortir le soir ou aller promener. Ils font leur vie. Nous ne leur avons pas poser de question sur leur départ, leur vie d'avant. Il passe quelques jours ici, ils repartent. Parfois un mois, parfois deux". 

Quand on lui parle du quotidien, elle relativise : "Vous savez, c'est pas une douche ou une machine à laver de plus qui va changer quelque chose. Il y a de la place à la maison, il n'y avait pas de doute à avoir : ils ont besoin d'aide, c'est tout." Ils ont fini par trouver leur place dans le village, ils se font inviter chez la mamie d'à côté ou ils aident le berger quand il faut garder les bêtes. "Ils ont besoin de s'occuper, c'est le plus important, sinon ils cogitent et ils ont peur."

"Aujourd'hui on vit assez sereinement. Ils savent par où s'enfuir si il y a un problème, où se cacher. On raconte des histoires aux voisins, pour éviter les ennuis. Ils avaient l'habitude qu'on ait du monde à la maison, que ça circule. Les demandeurs d'asile venaient passer quelques jours pour être tranquilles. On leur a dit qu'ils faisaient des stages pour le français, en immersion. Ils n'ont pas posé de questions. Puis nous on sait ce qu'on risque, deux ou trois ans de prison et quelques milliers d'euros d'amendes. Le plus problématique, c'est lorsqu'on les transporte en voiture. Mais on s'est habitué, on fait attention."
Parfois la tension monte. Quand il y a une opération de gendarmerie dans le coin, où des arrestations. La peur reprend le dessus, puis retombe. "On retrouve notre routine, nos occupations. Puis on en discute. Cacher des personnes, mentir, protéger. On a du mal à y croire. Prendre des risques, être hors la loi, pour aider l'autre, en 2017. Tout le monde devrait le faire pourtant. "