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Sylvain Lefevre

FRANCE - CAMPAGNE DE PECHE EN MANCHE

FRANCE - SEA FISHING REPORTAGE

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TEXTE NON LIBRE DE DROIT
 « Laurent Geoffrey » :
Fileyeur, une affaire de famille
29 décembre, 1h du matin, le thermomètre affiche à peine 4 degrés. Dans la nuit noire et le froid hivernal de Boulogne-sur-Mer, ils sont quatre. Quatre à charrier des caisses de plastique des pontons du quai Gambetta à bord du bateau. Le bateau, c?est le « Laurent Geoffrey », un fileyeur de 11m96 et déjà 25 ans de bons et loyaux services. Pour eux il est temps d?aller relever casiers et filets posés la nuit précédente. Peu importe la nationalité des flots, un dur labeur les attend.

A la barre, Laurent Merlin, jeune patron-pêcheur de 41 ans. Ce bateau c?est le sien. Ou plutôt celui de son père qui l?a mis à l?eau en janvier 1996. Lui y posera le pied en juillet de la même année comme tout jeune matelot, il ne l?a pas quitté depuis. A ses côtés, deux « anciens » de l?équipage. Jean-Louis Malfoy, Jean-Lou comme l?appelle les autres, a 54 ans. Il est à bord du Laurent Geoffrey depuis 13 ans. Cyril Martinot a 12 ans d?équipage sur le bateau à son actif. Le plus jeune, c?est Jordan Barthelemy, il est à bord depuis 3 ans.
Dans les forts remous de la brise, la tempête Stella vient à peine de quitter la région, ils s?octroient un peu de répit au rythme lancinant des moteurs qui resonnent dans la cale. Une longue nuit et une longue journée de travail les attends tandis que le bateau rejoint son premier point d?arrêt. Un café, un sandwich, une cigarette, quelques nouvelles des uns et des autres, des autres bateaux du port, entre le bruit diesels et le tangage important, ils ne sont guère bavards. Après une heure de trajet dans les eaux françaises, le régime des moteurs ralentit. Il est temps de s?équiper. Surpantalon étanches, bonnets ou casquettes, capuche, gants épais retenus au poignet par des élastiques, en quelques minutes les trois matelots sont équipés. Laurent reste à la barre, le regard partagé entre les écrans radars et le large à la recherche des bouées signalant ses lignes de casiers.
Bulots français
Penché par-dessus bord, une gaffe à la main, Jean-Lou saisit la corde qui retient la longue litanie de casiers et l?accroche au palan à moteur. Commence alors la remontée. Les casiers se suivent à vitesse soutenue. Les gestes se succèdent dans un ballet automatique. Chacun leur tour ils attrapent un casier, le vident dans le bac en retenant l?araignée de mer qui a servi d?appât, le passent à un autre qui l?entrepose sur le pont non sans y avoir remis un nouvel appât. Accroché à la bouée, en pleine mer, le bateau tangue mais rien ne semble les perturber. Laurent le maintient à bon cap.
A peine cette première série de casiers relevée, le palan est inversé et les casiers regagnent l?eau pour une prochaine levée dès le lendemain. Ronds ou carrés, les lignes de casiers seront nombreuses à rejoindre le pont du bateau une heure durant. Puis le navire reprend sa route, direction les eaux anglaises pour cette fois lever les filets dormants posés la veille. Durant le trajet, on ne chôme pas à bord. Dans les immenses bacs qui occupent plus de la moitié du pont arrière, Cyril vérifie les filets à poser au retour. Jean-Lou et Jordan trient les bulots. Les bacs en plastiques dont le fond a été remplacé par des grilles de fer faisant office de tamis sont agités en tous sens. Les petits bulots passent au travers, les plus gros restent au-dessus. Les plus petits seront rejetés par-dessus bord pour une prochaine pêche lorsqu?ils auront pris un peu d?embonpoint, tout comme les plus gros qui n?ont pas les faveurs des consommateurs. Le tri effectué, il en restera tout de même 200 kilos qui, une fois rentré au port, prendront la direction de la Criée de Capécure, l?immense zone de mareyage de Boulogne-sur-Mer.
Poissons anglais
Le temps d?un café s?est à peine écoulé après le tri des bulots que le bateau stoppe de nouveau. A mi-chemin des côtes anglaises entre Boulogne-sur-Mer et Hastings. C?est à peine si on distingue encore les lumières des côtes qui oscillent de part et d?autre du bateau tournant sur lui-même. Nous sommes amarrés dans une nuit d?encre, battu par les vagues au c?ur de la Manche.  A bord, les opérations vont bon train. En quelques minutes, sous la supervision de Laurent qui maintient le bateau dans l?axe et guide Jean-Lou depuis l?écoutille de la cabine, les filets se succèdent sur le palan et viennent s?amonceler sur le pont du bateau. Jordan et Cyril sont à la réception. Roussettes, raies, rougets, soles, bars et autres sont au rendez-vous. A la main ou à l?aide d?une pince d?araignée de mer, il faut dégager les prises des mailles du filet à bon rythme tout en tirant le filet désormais vidé dans le bac de réception. Les araignées de mer sont en grand nombre, « de plus en plus chaque année, c?est une vraie galère » pour Laurent. Peu recherchées sur le marché, elles emmêlent leurs grandes pattes dans les filets et les en retirer sans dégât pour le matériel retarde le travail. Elles sont parfois à ce point emmêlées qu?il n?y a d?autres solutions que de les écraser au maillet dans le filet. C?est alors une pluie d?esquilles de carapaces et d?entrailles à l?odeur nauséabonde qui envahit le pont. L?odeur est forte et prend aux tripes malgré les coups de jets d?eau réguliers, elle accompagnera désormais l?équipage jusqu?à son retour au port.
De saut de puce en saut de puce, les filets se succèdent à bord. Les caisses se remplissent, les filets relevés s?entassent sur le pont et dans les bacs. Quelques heureuses surprises émaillent ce dur labeur. Un turbot de belle taille d?abord puis un superbe homard ont rejoint les filets du « Laurent Geoffrey ». A quelques jours du Nouvel An, c?est un menu de fête qui semble s?être invité à bord. En cette saison ce sont des mets recherchés qui partiront à bon prix, un peu de baume au c?ur pour Laurent.
Et le Brexit dans tout ça ?
Car « 2020, en chiffre d?affaire, c?est la pire année depuis que je pêche. La ressource est épuisée, on pêche de moins en moins, il n?y a plus de poissons ». Et « la concurrence des gros bateaux belges et néerlandais est très violente pour nous. Ils ont vidé la ressource au large de leurs côtes, maintenant ils viennent chez nous. Eux pêchent en continu, 7 jours sur 7 avec d?immenses filets. C?est dur pour nous? ». Pour Laurent, c?est certain, il va y avoir du changement avec le Brexit mais « il ne faut pas se mentir, l?accord c?était inespéré d?obtenir ça. On avait peur que ce soit bien pire. 25% en moins sur cinq ans, c?est un bon accord pour nous. Il y a encore quelques semaines, je me demandais même si j?allais pas devoir arrêter, j?en ai même parlé à mon père et à ma femme. Si on ne peut plus pêcher dans les eaux anglaises, on est mort. Mais le gros problème ça reste quand même la ressource qui diminue et là-dessus, ça n?avance pas beaucoup et on ne se sent pas soutenu. J?espère que 2021 sera meilleur que cette année sinon ça va être très dur.»
« Sauvé par les prix »
A bord du bateau, le temps file et c?est à peine si le soleil qui se lève au large perturbe le travail. Laurent a déjà quitté sa cabine à de nombreuses reprises pour venir aider ses matelots à vider les filets tandis que le bateau était amarré à une bouée. En milieu de matinée, le dernier filet rejoint enfin le bord alors que les précédents attendent encore d?être vidés. Laurent confie au pilotage automatique le retour au port et quitte une dernière fois la cabine pour aider sur le pont. Il n?y retournera qu?une fois lorsque nous serons en vue de la digue de Boulogne-sur-Mer pour assurer le pilotage de la rentrée dans le port suivi par des mouettes et autres goélands. A bord le vidage des filets et le tri vont sont toujours en cours. Les plus petites pièces dont la taille est insuffisante pour le marché, les poissons non consommables et surtout les nombreux débris d?araignée de mer sont rejetés par-dessus bord. Ils font le festin des oiseaux de mer.
Une fois rangé à quai, voilà déjà 12h que tous les quatre travaillent sans interruption, il reste encore 3 filets à vider. Puis il faudra décharger les caisses et se charger de les répartir. Les 400 kilos de roussettes, 15 kilos de carrelets, autant de soles et les 200 kilos de bulots rejoindront la criée. Au total, plus de 500 kilos de prises seront débarqués. « Une plutôt bonne journée » pour Laurent. « En ce moment, avec les fêtes, il y a moins de bateaux qui sortent et il y a de la demande. Ça fait monter les prix d?achat. C?est ça qui nous sauve un peu». Les belles pièces seront offertes à la vente dès le lendemain matin dans la petite échoppe au nom du bateau sur le quai Gambetta à quelques mètres des pontons. C?est la s?ur de Laurent qui la tient, à Boulogne-sur-Mer la pêche sera toujours une histoire de famille.
Sylvain Lefevre

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