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Rebecca Topakian

Dame Gulizar et autres contes

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Des récits qui construirent mon imaginaire romanesque, mon favoris pour sûr fut celui du père de Haig, Hadji Garabet Kevork Topakian. Célèbre producteur de pasterma de Constantinople, le plus grand disait-on, Garabet était épris d'une jeune fille, les os fins et le pied léger, Gradiva orientale - sa tête dans les vieilles photographies était à la taille de la main de Garabet, lourdement posée sur son épaule. Homme de l'Arménie, il était son époux et son père, sa main de boucher, d'homme de la terre, couvrait son épaule frêle et aurait pu, s'il l'eût voulu, l'étrangler ou l'étouffer de cette seule main. Elle était une princesse, une vraie, je l'aurais voulue dans une robe à froufrous un voile pailleté couvrant son visage, mais la voilà plutôt cérémonieuse dans son gros drap de laine brodée et ses petites chaussures, de lourdes breloques díargent pendant sur son front brun. Quelque chose de typique, austère et somptueux, un grandiose rural.
Leur amour, impossible, avait été défendu de ses parents : un homme si frustre. Contre les interdits, Hadji Garabet Kevork Topakian vint une nuit ) la lueur de la lune, traversant je l'espère une colline aride parsemée d'arbres endurcis, contre le froid glacial de ces hivers secs et blancs, Ararat à l'horizon catalysant tous ses désirs, haut des hurlevant d'un Orient austère, et se présenta à la fenêtre de sa bienaiméee. Son petit mollet doux et léger, grâcieuse comme toute princesse, elle n'eut qu'un pas à faire pour rejoindre l'amant aux mains immenses sur son cheval ; un animal lourd et vieux certainement, et ils partirent ensemble pour Constantinople.

Arrivé à Marseille de Constantinople en 1918, mon grand-père Hayg est mort à ma naissance en emportant son histoire et celle de sa famille. Avec pour fil conducteur une enquête généalogique utilisant les anciens annuaires orientaux, les archives de la Banque Ottomane ou encore Facebook et m'amenant à la rencontre de cousins perdus, je suis partie en Arménie cent ans plus tard, en 2017, à la recherche d'éléments visuels faisant écho à mon propre imaginaire. La première partie, intitulée « Du côté de chez Hayg », est une recherche visuelle sur le lien du peuple arménien à sa terre et à son corps. 
Né à Césarée, mon grand-père n'a jamais vu l'Arménie orientale, territoire de l'actuelle Arménie ; se pose alors la question d'un rapport affectif et fantasmé à une terre pourtant inconnue. Ararat à l'horizon, le paysage arménien s'offre comme une terre de récits mythologiques, ainsi que de scènes intrigantes et mystérieuses. Dans une errance poétique dans les montagnes enneigées, je cherche à reconnaître les traits de ma propre famille dans les corps et visages d'Arméniens photographiés dans l?intimité, cherchant leurs grands nez et leur pilosité étonnante, reconstituant un album imaginaire de visages possibles.

Among all the stories that make up my romantic imagination, Hayg?s father?s is most definitely my favorite. A well known pasterma producer in Constantinople ? the best in his field ? Hadji Garabet Kevork Topakian fancied a young, thin-boned and light-footed lady, an oriental Gradiva. In the photographs, her head was barely the size of Garabet?s hand, which lied heavily on her shoulder. An Armenian man, through and through, he was her father and her husband, his butcher?s hand, his peasant?s hand, wraped her dainty shoulder and could have, had he wished to, strangled or choked her with this one hand. She was a real life princess, and I would have wished to imagine her wearing a fancy dress with a spangled veil over her face; but instead, there she was, rather ceremoniously wrapped in a heavy, embroidered woolen cloth and wearing tiny shoes, with heavy silver charms hanging over her dark forehead. Something about it was so typical, so dour and full of splendor; rural grandeur. 
Her parents had forbidden their love: he was too boorish a man. Against all odds, one night, Hadji Garabet Kevork Topakian crossed, under the moonlight, what I hope to be a sterile hill scattered with shrubs, against the freezing cold of those dry and white winters - Ararat in the horizon as a catalyst of all his desires, the wuthering heights of an austere Orient - and showed off at his beloved?s window. Away she went, gracious as a princess, and she took only one step of her light and elegant calf into her lover?s large hands and onto his horse -  an old and heavy animal, most probably - and together they fled to Constantinople.

My grand-father Hayg, who came from Constantinople to Marseille in 1918, died when I was born, taking with him his history and the one of his family. Following the thread of a genealogical investigation, using old oriental directories, the Ottoman Bank archives or Facebook, which lead me to find lost cousins, I went to Armenia one hundred years later, in 2017. I went looking for visual elements echoing with my own imaginary. The first part, ?Du côté de chez Hayg? (?Hayg?s way?) is a visual research around the link of the armenian people with its land and its bodies. 
Born in Kayseri, my grand-father never saw oriental Armenia, the territory of what Armenia now is. This leads to the idea of an emotional and fantasized link to an unknown land. Ararat as the horizon, the armenian landscape is a land open for mythological stories and mysterious and intriguing sceneries. During a poetic wandering in the snowy mountains, I went looking for the features of my own family in the bodies and faces of Armenian people I photographed in the intimacy, seeking their long noses and their hairiness, building an imaginary album of possible faces.