1 / 28
slider modesheet modefullscreen mode

 

Olya Morvan

La saison des MGF

→  commander un tirage papier

Il y a une saison sèche sur les terres de Samburu. Les terres de Samburu ont également une saison des pluies. Mais dans la tribu des Samburu, il y a aussi une saison des Mutilations Génitales Féminines (MGF). Quand la pluie tombe fort et que la nouvelle lune arrive, les anciens comptent les jours et annoncent le début de la saison des MGF. Autrefois cela pouvait se dérouler à n'importe quel moment de l'année du moment où les conditions déterminées par les anciens étaient réunies. Mais désormais, c'est en décembre que la tribu se prête aux MGF.
Samburu est une tribu semi nomadique qui vit dans le nord du Kenya. La tribu a un lien de parenté avec la tribu des Masai. Marie-Anne la femme d'un guide local explique : « Selon la légende, une mère a envoyé ses deux fils sur deux terres différentes. L'un pris des « masai » (perles colorées) et fonda la tribu des Masai. L'autre prit un « sambur » (sac fabriqué avec de la peau de chèvre) et il fonda la tribu de Samburu. Nous devons perpétuer nos traditions. La MGF et le mariage des enfants sont une partie inhérente de cette culture »
En 2011, le Kenya a interdit la MGF et le mariage des enfants. Malgré cette interdiction, ces rites sont encore massivement pratiqués. Les membres de Samburu insistent sur le fait que ce sont leurs traditions. Désormais, tout se pratique de manière clandestine. Ce n'est pas par hasard que la majorité des cérémonies de MGF se pratiquent en décembre. Les vacances scolaires sont longues et l'absence des filles n'est pas remarquée. Les cérémonies se déroulent à des heures improbables pour être sûr que la police ne les surprendra pas. «  Beaucoup de nos anciens sont en prison à cause des MGF. Les gens n'arrêteront jamais de circoncire les filles. Personne ne mariera une fille impure. C'est la préservation de la virginité. Quand elle se mariera elle se mariera vierge. Elle doit être fidèle à son mari » explique le père de Lenyoile, 12 ans.
Des touristes arrivent au village et les femmes se rassemblent pour les accueillir. On me demande de m'assoir sous un arbre et de ne parler à personne, la présence d'une photographe dans le village les rend nerveux. Dès que le groupe de touristes quitte les lieux, la cérémonie reprend. Tout se déroule très vite. Une « ngamuratani », une exciseuse, verse du lait sur le front de Lenyoile, la plaque sur le sol et coupe. La fille hurle. C'est fini. La fille est poussée à l'intérieur d'une Manyatta, la maison traditionnelle. De nouveaux visiteurs arrivent au village et repartent rapidement. Le père de Lenvoile revient me voir avec un grand sourire : « C'était la Croix Rouge qui voulait nous distribuer de la nourriture, je les ai occupé pour qu'ils ne remarquent rien ». Les habitants décident alors de m'escorter à l'extérieur du village. Pour éviter la prison, les familles réduisent le nombre de personnes impliquées, ils rendent la cérémonie le plus court possible. Le temps où cette cérémonie était agrémentée de chants est révolu. Lenyoile devra rester dans la sombre manyatta pendant des semaines, jusqu'à ce qu'elle soit cicatrisée. Sa famille ne l'emmènera pas à l'hôpital de peur d'être dénoncée à la police.
Le lendemain matin, deux autres jeunes filles subissent une MGF. L'une d'elle s'appelle Eteregesi, elle n'a que 9 ans. Cette fois la tradition est un peu plus respectée. L'exciseuse peint le visage de la jeune fille avec du nkana ocre, de la terre rouge spécialement préparée pour l'occasion. Kukwei, 13 ans, regarde son amie se préparer. Elle est clairement contrariée quand elle parle à sa mère et aux vieilles dames : «  Comment cela se fait que je ne suis toujours pas circoncise ? Tu m'as dit que j'étais prête ! » s'exclame-t-elle. Dix minutes plus tard son souhait est exhaussé. Elle est circoncise puis allongée sur le sol d'une sombre manyatta avec deux autres filles. « Les gens ne sont pas éduqués ici. Ils croient en leurs traditions plus que tout. Ils croient qu'ils sont nés avec et que si cela n'est pas fait, ils seront ridiculisés par la société et par leurs pairs qui se moquerons d'eux » raconte Lucia Lokonimo, 43 ans, professeur à l'école maternelle Saint Francis.
De retour à l'hôtel, j'aperçois des vieilles dames de Samburu en vêtements traditionnels. Elles ont fait le déplacement pour participer à une conférence contre la MGF et contre le mariage des enfants, organisée par Pastoralists Child Foundation. Mon guide sourit : « Ces femmes sont celles qui coupent les filles ». Le chef de la police est aussi présent et tout le monde semble être extrêmement studieux et sérieux. Les femmes des tribus sont souvent payées par les ONG pour participer à ces conférences, conditions pour qu'elles y participent.
À trois heures de route, au plus profond de la brousse, des cérémonies sont faites dans le respect le plus complet de la tradition. Mes remarques sur l'illégalité et la peur de la police font rire les villageois : « La police ? Ils ne viennent jamais ici ». Léa, treize ans, est très timide, elle évite le plus possible l'appareil photo. Son père est mort, battu par la police lors d'affrontements avec la tribu des Turkana. Ross, sa mère, est fière d'organiser la cérémonie de MGF. Pour l'occasion, des femmes ont reconstruit une Manyatta. Elles rapportent des branches de la forêt entre deux pauses thé. L'ouvrage est rapidement fini. Dans l'après-midi, on rase les cheveux de Léa. Son crane luit dans les derniers rayons du soleil. Tous ses amis se regroupent, ils rigolent, chuchotent d'excitation. L'étape suivante de la cérémonie est réalisée par les « morans » (guerriers). Ils étalent l'ocre sur les têtes et les perles des jeunes filles. Tout se passe dans la pénombre de la manyatta sans la supervision des parents. Il est accepté que les guerriers effleurent la poitrine des jeunes filles. Le rituel est extrêmement sexuel. Beaucoup de filles trouvent leur « petit amis » ou « maris » pendant cette cérémonie. Léa est extrêmement timide et garde son t-shirt pendant que les guerriers lui peignent le crane. Elle s'échappe de la manyatta et disparait dans l'obscurité.
Dans l'obscurité, un homme égorge une chèvre pour célébrer la cérémonie de MGF de Léa. La viande ne sera mangée que par les femmes et les enfants. Léa est là, assise à côté du feu. Elle savoure un bon morceau de viande avec sa famille. L'exciseuse dort avec elle dans la manyatta réparée pour l'encourager et pour être sûr que la fille ne s?échappe pas. Au petit matin les femmes se regroupent autour de la manyatta de Léa. Elle est mise au sol, l'excision est faite très rapidement. Léa ne crie pas, elle ne dit pas un mot. Selon la tradition elle doit rester silencieuse. Peu après on lui fait boire du sang de vache. Les femmes commencent à danser autour de la manyatta où Léa se repose. « On rigole et on dance car c'est un heureux évènement, explique une des femmes. Elle a réussi, nous sommes heureux pour elle ».
Dans la soirée, les « Morans » et les jeunes filles dansent pour fêter la cérémonie de Léa. Léa est vierge, une fois la MGF subie, n'importe quel guerrier peut la forcer à avoir un rapport sexuel. Seul le père peut repousser un prétendant. La mère ne peut rien faire et sa propre fille peut se faire violer devant ses yeux. Les « Morans » sont une caste de privilégiés. Il n'est pas rare pour eux de faire tomber enceinte une fille qui n'a pas subi de MGF. Pendant la danse, je rencontre Ngaipapa, une très belle jeune fille de  quinze ans. Elle est enceinte de cinq mois. Sa cérémonie d'excision est prévue dans une semaine. Elle n'a pas le droit de donner naissance sans être excisée au risque que son bébé lui soit pris et tué. Soeur Mathilde, une none italienne qui habite dans la région depuis 1967 confirme cette tradition. Elle m'envoie dans un hôpital pour rencontrer Jacinta. Elle aussi a quinze ans. « Je suis venu à l'hôpital pour être sûre que les autorités sachent pour mon bébé. Je n'ai pas encore subi d'excision mais cela m'arrivera. C'est la tradition, je ne veux pas être exclue de ma famille » raconte-t-elle. Aucun membre de sa famille n'est présent. Une femme de ménage joue le rôle de mère en restant à côté d'elle et en l'encourageant pendant l'accouchement. Une magnifique petite fille vient de naitre. Elle s'appelle Sonia. Jacinta se fera exciser dans environ une semaine.
C'est la saison des excisions mais c'est aussi la saison des mariages des enfants. J'assiste au mariage de Napasha. D'après ses parents, elle a seize ans. Mais d'après ses amis, elle n'en n'a que treize. Son futur mari, Nesalkapu, a trente-six ans. Napasha n'est jamais allée à l'école et ne parle pas le swahili, le langage officiel du Kenya, seulement le samburu. La communication est très difficile. Les femmes sont amicales, mais la haine née de la frustration et du désespoir est visible dans les yeux de Napasha. Elle a été vendue à un homme trois fois plus vieux qu'elle pour douze vaches. Dans la soirée, les vaches promises arrivent. Le mariage aura lieu dès le lendemain matin avec la cérémonie de l'excision. Au matin, l'exciseuse me hurle dessus et me repousse à l'extérieur du cercle des femmes. Je suis officiellement exclue du village. Pendant ce temps, les invités arrivent des villages avoisinants. Le mari s'excuse et me demande de revenir. Marie-Ann, la première femme Samburu rencontrée vient vers moi. « Nesalkapu est un homme important. Il a un magasin en ville, une femme et trois enfants. Il avait besoin d'une femme soumise pour s'occuper de son troupeau. Il a remarqué Napasha dans la brousse quand elle s'occupait des vaches et des chèvres. Il ne lui a jamais parlé. Il est allé directement parler aux anciens pour demander la permission de la marier» me raconte-elle. Le lendemain matin Napasha est escortée jusqu'à la manyatta de sa belle-mère dans un autre village. Son mari saute dans un minibus en direction de ville pour y retrouver son magasin et son autre femme. «  Tu devrais rester pour Noël» me dit ma guide. «  Il y aura beaucoup de cérémonies d'excision et de mariage d'enfants. C'est LE jour ».
La saison de MGF bat son plein.
.