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Michel Slomka

Souvenirs de la Frontière

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 « L'homme arrive. Les chemins obscurs tous derrière lui, tous en lui, les longs chemins obscurs » Samuel Beckett, Watt.

« Même si l'abri de ta nuit est peu sûr et ton but encore lointain sache qu'il n'existe pas de chemin sans terme. Ne sois pas triste » Hafez, Quatrains

 
Au petit poste frontière de Tovarnik, en Croatie, ils sont des milliers à attendre un bus ou un train pour poursuivre leur voyage vers le nord de l'Europe. Ils sont réfugiés de guerre, réfugiés politiques, migrants économiques -on cherche en vain des étiquettes pour les ranger, pour essayer d'appréhender ce flux immense de déplacés venus des quatre coins du Moyen Orient. Mais la réalité est complexe et enchevêtrée. Toutes les histoires sont particulières et offrent, mises les unes à la suite des autres, la mosaïque d'un monde qui a volé en éclats.
Ils sont Syriens, Irakiens, Afghans et Pakistanais. Kurdes, Tadjiks et Yézidis. Musulmans, chrétiens et athées. Ils sont ingénieurs, étudiants, paysans. Riches et pauvres. Intellectuels ou analphabètes. Chacun déclinant ses rêves dans le temps suspendu de l'attente, en langue arabe, turque, farsi ou pachtoune.
D'où ils viennent, l'avenir n'existe plus. Les espoirs raisonnables que tout un chacun est en droit de nourrir envers la vie sont morts sous les coups d'une violence politique inexorable. Dès lors, le départ n'est pas que la recherche d'un refuge, c'est aussi -et peut-être avant tout- la recherche d'une issue à une existence qui n'en avait plus.
Faire leur portrait à la chambre était une manière d'échapper, un temps, au discours politique sur la « crise des migrants ». Ramener le multiple au singulier ; dégager des visages et des noms au milieu de la masse ; donner une place aux femmes, aux enfants et aux hommes au milieu des chiffres et des mesures. Au-delà, c'était leur laisser une image qu'ils pourraient emporter avec eux. Un fragment du long chemin qu'ils ont emprunté vers leur nouvelle vie. Un souvenir de la frontière.