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Lou Camino

Les photonymes

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Croiser une personne nous annonçant qu'elle en connaît une autre - de près, de loin - ayant exactement les mêmes nom et prénom que nous, ou que, pas plus tard qu'hier, elle en a vu une nous ressemblant comme deux gouttes d'eau - expression propre aux pays non touchés par la désertification -, ou apprendre que nous avons au moins un homonyme dans notre propre ville et que nous partageons le même ophtalmologiste, ou pire encore, se retrouver face à lui - l'homonyme - provoque, assurément, une secousse tellurique très intime inversement proportionnelle à la fréquence de ce qui sert communément à nous nommer, et donc à nous désigner, depuis notre naissance. Sans doute, les Marie Martin, cumulant à la fois les prénom et nom les plus répandus en France depuis les années 60, réagissent-elles plus sobrement en effet qu'une hypothétique Noélyne Pourbaix-Lerebourg...
Tout d'un coup, nous réalisons, si la vie ne s'en est pas chargée plus tôt, que nous ne sommes pas uniques ; que des gens, de parfaits inconnus aux moeurs peut-être, que dis-je ?, certainement, radicalement différentes des nôtres, répondent aux mêmes injonctions que nous, en dépit du sens commun et de ce qui se dit sur la portée des prénoms choisis ; que des sosies se baladent librement sur Terre sans que nous ayons vraiment conscience de leur existence et de leur nombre, ni planifié de les rencontrer un jour... Pour autant, et nous le comprenons assez vite heureusement, ces doubles, fantasmés ou pas, n'en sont pas vraiment. Notre unicité est sauve ! Un peu comme avec les images de cette série embryonnaire à double fond, pur exercice de mathématique combinatoire à la difficulté croissant avec la pratique photographique, images souffrant de ce que nous pourrions appeler « photonymie », dont les formes les plus avancées conduisent inexorablement à des rencontres fusionnelles aussi étonnantes que foisonnantes entre des lieux, des moments, des personnes qui ne se sont évidemment jamais réellement croisés ailleurs que dans mon passé.
La vie est en effet faite de boucles. La Terre tourne sur elle-même en 1 jour tout en tournant autour du Soleil en 365 qui tourne sur lui-même en 27 en moyenne, et également autour du barycentre du système solaire, lui-même emporté par la rotation de notre galaxie, la Voie Lactée, qui n'est pas en reste en matière de mouvement.
Chaque jour de 24 heures, sur Terre, un nouveau cycle de 24h commence, avec les mêmes heures qui défilent dans le même ordre et souvent les mêmes rituels pour les occuper. Tout cela est parfaitement bien orchestré. Pendant ce temps là, les hommes, sans interruption à l'échelle macroscopique, naissent puis meurent, avant que d'autres ne naissent puis meurent à leur tour... L'Histoire se répète, malgré les espoirs de « plus jamais ça » ; les modes reviennent, elles aussi, cycliquement ; les schémas sociaux et de vie sont, génération après génération, reproduits plus ou moins consciemment...
Il y a quelque chose d'enivrant dans ces rotations de rotation de rotation, comme si nous étions pris dans une valse gigantesque, de la taille de l'univers. Il y a quelque chose de fascinant dans ces cycles à répétition, comme si le champ gravitationnel dans lequel nous sommes pris avait aussi une influence sur le cours de nos vies. Il y a quelque chose de vertigineux dans ces boucles sans fin, comme si c'était l'ordre naturel des choses... Comme si tout nous ramenait au déjà-vu, au déjà-vécu... Pourtant, à l'échelle microscopique, c'est-à-dire individuelle, le même réussit encore à créer le différent, à l'instar de ces quelques Photonymes.