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Julien Hazemann

La jeunesse se fait le rail

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Le mouvement contre la loi El Khomri a marqué 2016 et le quinquennat de François Hollande. On a pu avoir une impression de déjà-vu face à un énième mouvement de contestation sociale. Mais à y regarder de plus prêt, des choses nouvelles sont apparues. L'émergence de formes nouvelles de luttes, de diffusion de la parole et des images. Peut-être aussi de nouvelles mythologies politiques, de Nuit debout aux « casseurs ». Mais on a surtout vu un acteur prendre la parole, jusque là exclu des débats publiques: la jeunesse. Générations CPE, black blanc beure et bleue blanc rage.

Fils de profs ou de cheminots, de province ou de la banlieue parisienne, d'origine normande ou marocaine, ayant fait des études ou pas, ils partagent les mêmes codes, le même langage et les mêmes médias, pour la plupart nouveaux. Et surtout, ils ont en commun une société française qui s'effondre sur eux. Ils sont le nouveau visage d'une France qui refuse de se regarder en face : métissée, multiculturelle, hyper connectée, pleine d'énergie, mais aussi sans perspective ni reconnaissance. Une génération sans avenir. Et sans avenir, il est dur de nourrir des rêves. Les préoccupations de cette génération sont très concrètes.

La jeunesse en 68 avait été biberonnée à de grands combats, à la grande Histoire. Elle avait marqué par son imaginaire et ses utopies. Celle d'aujourd'hui a été nourrie de précarité et de fantasmes déclinistes. Elle n'aspire pas tant à changer le monde ni à prendre le pouvoir qu'à s'intégrer à celui qui existe. Elle n'est pas en conflit avec les générations précédentes. Elle ne combat que l'exclusion. En particulier la sienne, d'une société qui n'a même pas pensé à lui prévoir une place. Avoir un boulot stable, un appartement, faire des enfants : voilà ses aspirations.

C'est ce qu'ils ont été un certain nombre à chercher à la SNCF. La dégradation des conditions de travail et la précarité y sont moins fortes que dans d'autres secteurs. La relative sécurité du travail permet de se projeter. La SNCF est aussi l'un des derniers bastions de la classe ouvrière, dans un pays dont les élites n'osent même plus prononcer le mot « ouvrier ». Ces jeunes y trouvent une certaine solidarité et nouent des amitiés. Et même une manière de s'inscrire dans les combats pour la justice sociale et la défense des services publics. Une manière de renouer avec la Grande Histoire.

En premier lieu à travers le syndicalisme. Pour lui, se régénérer est un enjeu fondamental. Mais ces jeunes ne font pas qu'assurer une continuité. Ils marquent également une rupture avec le ronron des deux dernières décennies. Ils débordent les cadres établis. Membres de Sud ou de la CGT, ils ont surtout cette génération en commun. Les étiquettes ont moins d'importance. La dynamique devient horizontale, privant la direction de sa prise sur la base.

Les divergences et les débats existent toujours, mais se déplacent. Les jeunes expérimentent, ils tâtonnent. Ils essaient des comités de grève, des actions et des « interpros » avec des salariés de la Poste ou de PSA. Ils doivent se réinventer et donc ils peuvent tout essayer. A la Gare St-Lazare, ce sont eux qui ont pris en main la grève contre la loi El Khomri et le « décret socle » qui prévoit de mettre plus de flexibilité dans l'organisation du travail à la SNCF.

Ce conflit interne à la SNCF et le mouvement anti El Khomri se sont croisés et nourris l'un l'autre. Une grande majorité de cheminots étaient prêts à s'engager dans la lutte très tôt au printemps. Mais pas la direction de la CGT. Elle a préféré retarder le début d'une grève reconductible et n'offrir comme perspective que la grande journée de mobilisation du quatorze juin. Le clivage s'est encore un peu plus creusé entre elle et la base. Mais la nouvelle génération a mis un pied dans la porte, bousculant peut-être plus les choses qu'on ne pense. Certains d'entre eux à la gare St Lazare ont cumulés jusqu'à trente six jours de grève. Dans un pays sclérosé, ils sont une France qui passe ses nuits debout et le lendemain qui se lève tôt.