1 / 42
slider (42)contact planche (42)fullscreen (42)

 

Julien Hazemann

Au travers du chaos, Dhaka 2015

→  commander un tirage papier

Au commencement il y avait l'eau. Le Bangladesh n'est qu'un immense delta de fleuves, à commencer par le Gange, et un équilibre entre moussons et saisons sèches sur lequel se sont construits l'agriculture et toute l'organisation de la société. Et puis tout a commencé à se détraquer.
 
Le réchauffement climatique faisant fondre les glaciers de l'Himalaya, les crues des fleuves balaient tout sur leur passage. D'autant plus qu'entre l'Himalaya et le Bangladesh, il y a l'Inde et les barrages qu'elle construit pour détourner l'eau ou la déverser complètement polluée. L'érosion des terres est le plus grand problème du pays, pour ne pas dire leur disparition. Quarante pour cent des rivières du Bangladesh seraient déjà mortes. Quand aux côtes, l'Océan les grignote et les empoisonne au sel. La déforestation amplifie la désertification. L'amplitude des moussons et des cyclones monte en puissance. On estime qu'un cinquième du territoire du pays pourrait disparaître d'ici la fin du siècle.
 
Il s'agit d'un territoire à peine plus grand que la Grèce, mais sur lequel vivent cent soixante millions de personnes. Soixante dix pour cent de la population est rurale, alors que les désastres environnementaux font chuter les rendements agricoles. Les économies locales sont de plus en plus désorganisées. Le prix du riz ne cesse d'augmenter. Les populations errent d'un bout de terre encore fertile à un autre qui, au moins, dépasse encore de l'eau. Alors ceux qui ont un peu d'argent prennent le chemin des villes.
 
La plus grande, la capitale, c'est Dhaka. Trois millions et demi de personnes y vivaient en 1981. Il y en a maintenant plus de quatorze, et les gens ne cessent d'arriver. Les bidonvilles s'étendent. Faute d'infrastructure et d'administration, il n'y a aucune gestion des flux de migration ni de plans d'urbanisme. Les routes sont construites à la hâte, ou ne sont jamais finies. Les embouteillages sont monstrueux, pour ne pas dire que la ville est paralysée. Alors, plutôt que s'étendre, la ville se densifie. Elle gonfle. C'est le chaos.
 
Avec deux dollars pour vivre par jour, on fait parti des classes moyennes, forcément urbaines. Les bons boulots sont rares. Les universités sont remplies et leur niveau élevé, mais elles n'offrent aucuns débouchés. La jeunesse n'a aucune perspective. Une telle précarité rend impossible la constitution d'élites qui puissent prendre en charge ces immenses problématiques économiques et sociales.  A la place, il n'y a qu'un petit commerce indexé sur l'industrie manufacturière qui produit le « made in Bangladesh ».
 
Trente cinq pour cent des bangladeshis ont moins de quinze ans. Ils sont l'avenir d'un pays livré à lui-même, pour peu qu'on puisse parler d'avenir. Alors dés qu'ils peuvent, ils font la fête. Tant qu'à se fondre dans la foule, autant qu'elle soit faite d'amis. Tout porte à croire que le Bangladesh est en train de mourir, mais c'est en fait une énergie prodigieuse que génère le chaos.