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Julien Hazemann

Lonesome drivers

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On dit souvent que l'acte de naissance de la mondialisation, c'est l'invention du containeur. En emboitant les marchandises et en les distribuant à grande échelle, le transport s'est industrialisé. En particulier, les camions sont devenus des acteurs essentiels d'une société de plus en plus sédentaire au moment où le sédiment le plus fort de la construction européenne sont les échanges de biens.
 
Mais les camionneurs sont un peu comme des techniciens de cinéma. Nous ne verrions aucun film sans eux, mais on ne voudrait surtout pas les voir dans le film. Dans ce que la société veut voir d?elle-même, il n'y a ni diesel ni bitume. Les routiers sont au coeur de son organisation, en même temps qu'ils sont cantonnés dans l'envers du décor. Que les étalages des supermarchés soient pleins, à condition que reste loin le camion qui les remplit. Les camionneurs sont à la marge d'une civilisation de bureaux et de centres-ville qui ne veut pas voir ses propres rouages.
 
Mais ils sont fiers. Ils aiment leur métier. Leur mythe est un peu né lorsque les cow boys conduisaient les troupeaux des prairies vers les villes pour être consommés. Ou dans les années 50 de Montand et du Salaire de la peur. Et surtout dans les aventures de millier de chauffeurs qui roulaient pour livrer des jeans ou du matériel de construction en Afrique et au Moyen-Orient. Dans toutes leurs rencontres, dans les paysages qu'ils traversaient, les nouvelles langues qu'ils entendaient, qui ont inspiré l'idée du Paris-Dakar. Mais surtout, il est né de ce que les routiers faisaient corps. De cette grande communauté.
 
Et puis le métier a évolué. Il y a quelques années, si un camion était sur le bas-côté un pneu éclaté, un autre s'arrêtait pour donner un coup de main. Maintenant, il faut tracer, ils n'ont plus le temps. « Le système a foutu en l'air la solidarité ». Ils sont entrés en compétition les uns avec les autre. La nouvelle division du travail les a atomisé. Elle les divise. A commencer entre les français et les autres. Les employeurs font maintenant faire les grands trajets à des chauffeurs bulgares ou roumains à petit salaire.
 
Le secteur s'est concentré. Les grands groupes optimisent le temps de travail, imposent des cadences infernales. Les camionneurs chargent et déchargent au pas de course et ne cessent de calculer le temps. Ils sont geolocalisés par les employeurs. Une pause pipi peut valoir un coup de fil du patron.
 
A la fierté se mêle le sentiment d'être seuls contre tous. Seuls contre les flics et des réglementations tracées par des techniciens qui ne connaissent que le métro. Contre les employeurs, les clients, les gens. Ils ne se font plus de cadeaux entre eux non plus. Aller vite, un point c'est tout. Ils étaient les princes de la route, ils en sont devenus les forçats. Ils souffrent de leur sale réputation, et de ce sentiment de disparaître.
 
Dans notre imaginaire, les routes et les zones industrielles sont devenues des zones blanches. Mais tant que nous aurons besoin de remplir nos assiettes, elles resteront leur univers. Ils continueront à dormir dans leur cabine, à se garer sous un pont et à galérer pour faire quelques courses. Ils continueront de rager passionnément dans leur cabine. Et de tout faire pour ne pas la quitter.