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Julien Hazemann

Min gong style

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Pendant plusieurs années, le père de He Long a été bang bang, un travail harassant de porteur. C'est un min gong, l'un de ces millions d'ouvriers paysans qui ont migré vers les villes, souvent pour les construire. Il avait quitté son village du Sichuan pour Chongqing. Il envoyait son argent à sa famille. Grace à ça, He Long n'a pas passé son enfance à travailler la terre, mais à l'école. Il a même été jusqu'au lycée, il a suivit une formation d'électricien. En son temps, son père n'aurait jamais rêvé d'aller aussi loin. Et avec l'argent, c'est un peu de la ville, de ses sons, de ses saveurs, de ses couleurs que son père envoyait à He Long.
A son tour, He Long a quitté son bourg. Il avait 17 ans. Il est venu à Chongqing, lui aussi, pour travailler comme ouvrier dans une usine de moto. Il avait une place dans un dortoir. Un bon boulot, bien mieux que celui de son père. Mais il a tenu deux mois. Il ne voulait pas de ça. Pour lui, Chongqing n'était pas un univers étrange où vendre sa sueur. C'était un monde dont il voulait faire parti.
Il n'aspire pas comme son père à retourner à la campagne quand viendra le moment de sa retraite. C'est à Chongqing qu'il veut faire sa vie, mais sans pour autant connaître tous ses codes. Il n'est pas dans ses cercles. Il n'a pas sa culture. He Long n'appartient plus à la campagne mais pas encore à la ville non plus.
La nouvelle génération a encore en mémoire ce monde fade où c'était la même coupe de cheveux pour tout le monde. Mais maintenant, on peut tout essayer. Les nouvelles conditions matérielles lui ont permit de plonger dans la société de consommation. D'ériger le choix en civilisation. Tout est nouveau. Tout est possible dés lors qu'on respecte la règle absolue, la stabilité. Se marier, devenir propriétaire d'un appartement, faire un enfant, payer la retraite de ses parents.
Chongqing rassemble une dizaine de millions de personnes, dont la moitié serait des min gongs. De plus en plus d'entre eux sont comme He Long, de la seconde génération. Les jeunesses citadines et rurales ne se mélangent pas. Les premiers vont à l'université apprendre leur métier, et les tendances branchées. Pour la promotion 2015, ce sera North face et H&M. La mode n'est pas juste un plaisir à consommer, c'est aussi un uniforme, et c'est en Occident que les citadins trouvent leurs influences.
Le regard des min gongs ne porte pas aussi loin, sauf à quand même admirer l?élégance des footballers européens. Un peu perdus entre deux mondes, ils ont besoin de se rassembler, de se ressembler. De faire corps. Ils inventent leurs propres codes. Ils ont aussi leur uniforme, ils ont toujours la même coupe de cheveux. Mais ils peuvent expérimenter toutes les formes et les couleurs. Tous les jours, des millions de jeunes veulent la nouvelle coupe à la mode. Coiffeur, un métier d'avenir.
C'est celui qu'a choisi He Long. A 19 ans, il est entré dans un salon de coiffure. Après trois ans à shampouiner il a commencé à couper. Il a apprit sur le tas. Huit ans après, il a décidé d'ouvrir son propre salon. Il s'est installé à Jie Fang Bei, dans un quartier branché au coeur des dance clubs et des KTV. Il est en train d'acheter un appartement. Il a déjà son iphone 6+, il espère avoir bientôt sa voiture. Sept jours sur sept, pendant plus de dix heures, il coiffe des jeunes qui lui ressemblent. Il met de l'argent de côté, et sa fille de quatre ans ira peut-être un peu plus loin dans ses études. Elle vit avec ses grands parents, dans le bourg où il a grandit. Il ne la voit qu'une fois par an, à l'occasion du Nouvel an. Mais quand il sera propriétaire à Chongqing, il pourra peut-être la faire venir, lui permettre d'avoir plus vite que lui les deux pieds dans cette nouvelle Chine.