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Julien Coquentin

Les corbeaux

Il y a des routes qui ne mènent presque nulle part, des hameaux dans le fond des bois et des corps de ferme après le bitume.
Là-bas une vieillarde debout sur le perron.
Il y a aussi des hommes assis au bout de leur vie. Ceux-là attendent.
Un paysan chuchote à peine :
« Les corbeaux lui apportaient du pain et de la viande le matin, et du pain et de la viande le soir. »
Il incline la tête, observe la nuit dans le ciel, le vent se lève, il répète :
« Les corbeaux lui apportaient du pain et de la viande. »
Plus loin, dans l'obscurité, les corbeaux chargent leurs camions.  Celui-là a pris soin d'aligner, rangs d'oignons, paquets de farine, quelques fricandeaux, de l'huile, boites de maquereaux et sardines, tout un bric-à-brac bien utile.
C'est sa dernière tournée.
Quant à elle, elle charge de pain sa camionnette, des miches lourdes qui tiendront la semaine, un alignement de fouaces et quelques croissants épars. Elle prendra la route de montagne, la veille son mari a suivi le lit de la rivière.
Ils ont leurs manies et connaissent chacune des étapes de leur tournée, les habitudes des habitants, les cachettes où dissimuler les victuailles lorsque le client est absent et parcourent les routes d'ici, égrenant les villages, les uns après les autres, pour apporter ce qu'il y manque.