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Jacob Khrist

Jour de vote à Hénin Beaumont

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Dimanche dans la ville FN d'Hénin-Beaumont, on m'a retiré le droit de travailler, retiré ma liberté et, par extension, retiré le droit de vote !
Convaincu que toute forme de stigmatisation et d'inégalité est un frein à l'évolution de notre société, je travaille depuis quelques années sur ces sujets en suivant notamment le travail du mouvement féministe Femen et d'autres collectifs militants non-violents. Ce travail au long court m'a déjà valu par le passé nombre de critiques, mais je pense que le seul moyen d'avoir un regard juste, à distance, est précisément de s'y atteler dans la durée.
À ce titre, je suis clairement identifié par les différents acteurs que mes idées combattent. Ce qui ne me pose aucun problème ; au contraire, je trouve cela sain.
Dimanche matin, depuis une petite heure, je me trouve sur le site de l'école communale d'Hénin-Beaumont à couvrir les élections présidentielles avec des dizaines d'autres reporters. Je me suis senti repérer par des agents en civil avec oreillette et/ou talkie (service de sécurité, police...), mais n'ayant rien à me reprocher et désireux de faire mon travail je n'y prête pas attention. Puis Steeve Briois, maire de la commune et député européen frontiste, apparait devant l'école, fait un tour puis repart dans les rues adjacentes. Comme à l?accoutumée, il est accompagné d'une horde de journalistes qui le suit pour réaliser des images. Je ne fais que suivre le mouvement.
À 10h19, je réalise un cliché de lui en contre-champ, puis je vois sortir d'une limousine des militantes Femen affublées de masques. Je détourne donc mon appareil vers elles, comme d'autres confrères.
À 10h20, je suis en train de réaliser une rafale de clichés quand je sens qu'on me saisit violemment sur le côté et par derrière. Deux individus en civil m'intiment l'ordre de ne pas bouger et cherchent à me traîner en retrait. J'ai mon appareil dans les mains, un gros sac de 10kg sur le dos, je pense immédiatement à une intimidation ou à un lynchage. Je leur demande qui ils sont, ils ne répondent pas. J'appelle à l'aide mes collègues, puis la Police, mais rien ne semble bouger. J'entends mes agresseurs parler de me mettre à l'abri derrière un véhicule vers lequel ils tentent de m'entraîner. Je résiste, sans user de violences, ni physiques ni verbales. Je me contente d'appeler à l'aide. Ils me mettent face contre terre quand deux policiers en uniforme débarquent. Soudain, je suis soulagé. Mais ils me menottent et m'emmènent dans un véhicule de police avec une militante Femen. 
Je me laisse faire. Il est 10h40. 
Je me retrouve au commissariat de Lens en garde à vue. Quand on est bien traité, la GAV, ça ne se passe pas trop mal. J'ai de la chance, c'est le cas. La plupart des policiers présents ne comprennent pas ce que je fous là. Pour eux je ne suis pas un délinquant. 
Je reste une heure menotté avant d?être placé en cellule. Le même sort est réservé aux militantes Femen. 
Dans l'après-midi, lors de ma notification de garde à vue de 24H, j'apprends que je suis accusé de complicité d'exhibition sexuelle ! C'est là que je commence à flipper. Ils cherchent à m'intimider, à m'empêcher de faire mon job. Si l'on accuse de complicité les journalistes qui prennent des images d'actions punies par la loi, c'est que la presse n'est pas libre. 
Vers 22h30, tandis que j'obtiens les premiers résultats de l'élection présidentielle et que je fais ma déposition, j'apprends de la bouche de l'inspecteur que, soi-disant, je me serais adressé de manière véhémente à Steeve Briois au moment où je le photographiais. Je réfute fermement. Alors, il me demande pourquoi je n'ai pas de carte de presse. Je suis habitué à la question, comme la plupart de mes comparses photoreporters (qui ne parviennent pas gagner 50% de leurs revenus via des piges presse) 
Ensuite, on me reproche d'être complice d'exhibition sexuelle, en voulant m'associer aux militantes Femen. Il passe assez rapidement sur le sujet, faute d'éléments et enfin, me parle de rébellion lors de mon arrestation. J'apprends à ce moment que les deux individus qui m'ont interpellé en civil sont des policiers et ce, malgré le fait qu'ils n'aient pas de brassard et qu'ils ne m'aient ni décliné leur appartenance à la police, ni répondu lorsque je leur demandais qui ils étaient. Oui, j'ai bien résisté comme précisé plus haut mais sans aucune violence, mes mains étaient agrippées à mon matériel photo, j'ai cru qu'ils allaient me lyncher... Sur ce point, c'est ma parole contre la leur et, jusqu'à preuve du contraire, je sais que c'est la police 
qui a raison.
En attendant, on me remet en cellule pour la nuit. 
Le lendemain matin, à 10h, j'ai droit à une entrevue par visio avec le Procureur de la République. Visiblement, il n'est plus question de complicité d'exhibition sexuelle, mais de rébellion. 
Le proc me dit qu'il veut comprendre ce qui s?est passé, les tenants et les aboutissants de la rébellion, et qu'il envisage une confrontation. Il me précise que ma GAV est reconduite pour un délai maximum de 24 heures. On me fait ensuite signer ma notification de garde à vue qui comprend toujours le motif de complicité d'exhibition sexuelle, auquel a été ajouté celui de rébellion !
L'avocat, demandé la veille n'ayant pas pu se déplacer, on me demande à nouveau si je souhaite parler à un avocat, je refuse, persuadé que je vais en finir et que je pourrais me défendre une fois sorti. Erreur de jugement. 
Finalement, peu de temps après, un agent vient me dire que ma famille m'envoie un avocat, j'accepte. 
Quelques heures plus tard, je rencontre l'avocate qui ne comprend pas. Pourtant, mes déclarations sont claires, les faits sont là. Elle n'a que peu d'espoirs, elle pense que c'est sans appel. 
Pourtant, elle m'annonce que le proc souhaite me faire faire une nouvelle déposition. S'en suit une longue attente, puis vers 20h30, une sortie de garde à vue.
À ma sortie je retrouve mon matériel. Les policiers à qui j'ai à faire sont visiblement désolés, me disent que j'ai été arrêté sur la base d'informations qui tendaient à pouvoir m'inculper pour complicité d'exhibition sexuelle. Heureusement, faute d'élément, j'ai été relâché. Ils n'ont malgré tout pas le droit de me transmettre aucun des éléments justificatifs que j'ai dû signer. 
Alors qu'ils m'ont privé de liberté pendant 36h, empêché de réaliser mon travail, empêché de prévenir les personnes pour lesquelles je devais travailler, notamment ce lundi, empêché de voter, je n'ai aucun recours. Il m'est impossible de contester cette arrestation abusive et arbitraire, suivie d'une privation de liberté tout aussi abusive et arbitraire, car il n'y a pas de poursuite contre moi !
Je peux comprendre la réaction de ceux qui trouvent que ce n'est qu'une garde à vue, qui plus est en France, et que le buzz est un peu fort me concernant.
Sur le plan personnel, c'est gratifiant de voir le nombre de personnes que cela touche et qui m'apprécient. Je tiens d'ailleurs à remercier chaleureusement toutes les personnes qui m'ont témoigné de leur soutien y compris par la pensée. 
Mais l'essentiel du problème n'a rien à voir avec moi, et c'est cela qui est vraiment grave. Mon expérience a démontré qu'il était possible d'accuser un photojournaliste, un journaliste, de complicité lorsqu'il travaille sur un sujet qui peut tomber sous le coup de la loi. Exactement comme dans ces pays qui ne vivent pas en démocratie. 
Ce qui est aussi très gênant, c'est d'avoir été arrêté de manière arbitraire sur la base de soupçons, d'accusations. Mais venant de qui ? Pour quoi ? Et après avoir été accusé de complicité, l'être de rébellion. Avoir l'impression que cela peut arriver à n?importe qui. 
S'il n'y avait pas eu ce battage médiatique, autant de soutien, si je n'étais pas membre du collectif de photographes HansLucas, que serait-il arrivé ?
Dans un cas comme celui-là, l'on se demande toujours qui cela dérange-t-il ? 
Qui a intérêt à nous réduire au silence ?
Les militantes Femen sont convoquées au tribunal le 20 septembre 2017 pour troubles des opérations d'un collège électoral et exhibition sexuelle dans un lieu accessible au regard du public. 
Visiblement, le militantisme pacifique n'est pas dans l'air du temps. Et cela laisse un sentiment amer et un doute profond sur ce qu'il va advenir de la liberté de la presse et de la liberté d'expression dans notre pays
Jacob Khrist / Hans Lucas

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