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Dragan Lekic

Collectif "Place aux femmes". À nous aussi, les cafés et l'espace public !

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À Aubervilliers, fortement marquée par son passé ouvrier, le café est une tradition. Cette ville accolée à Paris compte plus d'une centaine de bistrots. La quasi-totalité de ces lieux de rencontre et de proximité sont le domaine des hommes. Un phénomène encore plus visible l'été, révélant au grand jour des terrasses exclusivement masculines. Les bars mixtes, en centre-ville, font figure d'exceptions. Ce qui a poussé un jour d'avril 2011, une vingtaine d'habitantes de la ville et des alentours, à former Place aux femmes.  

Monique Bitoun, initiatrice du mouvement, se souvient : « Dans les rues, dans les cafés, dans les wagons, il n'y avait que des hommes ».  L'enseignante à la retraite, décide alors d'écrire « un mail à vingt-cinq copines », à qui elle fixe « rendez-vous dans un bistrot pour engager un début de réflexion ». Dans ce bar, le Roi du café, devenu depuis leur QG, nous rencontrons pour la première fois les membres de Place aux Femmes. Quinze à vingt personnes ce soir-là. Toutes ou presque arborent un foulard à pois, signe de reconnaissance du collectif. 
Assise au fond de la salle et en bout de table, Josiane Doan est toujours la première arrivée. Derrière un café encore fumant, elle se livre toujours avec franc-parler. « Le premier acte de résistance est de vivre normalement", lâche-t-elle. "Quand on a soif, on rentre dans un bistrot, on va boire ! Où est l'indécence » En fuyant son milieu rural en 1985 pour s'installer à Aubervilliers, cette ex-militante du MLF pensait que « c'était gagné ». Aujourd'hui, le sentiment de revivre l'époque où sa mère « rasait les murs et ne parlait pas », semble refaire surface. 
Judit, Lucie, Maguy et Monique arrivent à leur tour. Quelques mots échangés avec le gérant et elles prennent place sur la rangée de tables. Pour elles, comme pour le reste du collectif, les femmes « disparaissent » peu à peu de l'espace public, pour occuper un territoire de plus en plus restreint, celui de la maison et du marché. « Mais le cas d'Aubervilliers n'est pas isolé", assène Judit Panczel, habitante de Bondy (93). "Dans certains arrondissements de Paris, il n'y a pas que des lieux de mixité ! ». « La cause d'Auber, c'est donc la cause de toutes les femmes », clame-t-elle, le regard fixe.  
« Ici, elles sont chez elles », interrompt le barman venu prendre la commande. Nourrissant ce lieu de réflexions, de rires et de rencontres depuis près de quatre ans, « elles sont parvenues à chasser les dealers qui gravitaient autour du café », confie en aparté l'un des gérants. Elles ont rendu le quartier aux habitants et « grâce au collectif, de plus en plus de femmes fréquentent l'établissement. » 

Ni agressive, ni provocatrice, chaque action se déroule dans une ambiance festive et conviviale.  « Nous sommes toujours bien accueillies", témoigne Judit, assistante juridique dans une association de lutte contre les expulsions. "Mais dans beaucoup de cafés, il est plus facile d'entrer à quinze ou vingt que seule. » Au risque d'être dévisagée. « C'est pire lorsque l'on est d'origine maghrébine, comme moi", ajoute Nadia Ould Kaci. "Certains ne voient pas d'un très bon oeil que je sois parmi eux, en train de boire un verre. » Mais, toutes sont unanimes, les hommes ne leur interdisent pas l'entrée. Pour autant, « le café symbolise le lieu de confiscation de l'espace public par les hommes », explique Lucie Bitoun. « Et c'est ce lieu que nous avons choisi comme terrain de lutte pour l?égalité », ajoute Maguy Ly, formatrice de chauffeurs de taxi et animatrice de quartier. 
Lucie, enseignante d'histoire-géographie retraitée, pousse la réflexion plus loin : « Cela couvre un problème d'espace public articulé autour du monde masculin ». C'est ce qu'avance le chercheur du CNRS, Yves Raibaud, dont les études sur la géographie du genre font autorité. Selon lui, « les pouvoirs publics considèrent qu'il y a une répartition naturelle des activités des femmes tournées vers l'intérieur (le domicile) et les hommes qu'il faudrait occuper de loisirs sur l'extérieur ». Ses données sont éloquentes : « Deux tiers des financements publics utilisés par les municipalités pour financer les loisirs des jeunes sont destinés aux garçons. Et ces activités coûtent 30 à 40 % plus cher que celles des filles. (...) Elles décrochent massivement de ces loisirs à partir de la 6e ». Selon Maguy, les pouvoirs publics ont bien entendu « leur part de responsabilité (...), mais il appartient aussi aux femmes de s'approprier l'espace public.»

Dans ce collectif qui revendique déjà 160 membres, la date, l'heure et le lieu des rendez-vous se décident au café. En général, elles se retrouvent un mardi sur deux, à 19 h. L'établissement est choisi selon deux critères : pouvoir être visibles et pouvoir injecter la dose de mixité manquante. « On envoie le mot d'ordre à toutes et ensuite, vaille que vaille », lance Maguy. « On ne sait jamais à l'avance qui viendra ou pas », complète Monique. Ainsi fonctionne ce collectif, qu'elles ont voulu sans publicité et sans site internet, avant de faire une entorse à cette règle en créant un blog, pour faire taire l'instrumentalisation politique (voir encadré). 
Elles ont créé un label décerné aux cafés qui s'engagent à recevoir les femmes dans les meilleures conditions. Une dizaine de bars pourraient le recevoir d'ici à la fin de l'année. En plus de leurs actions régulières, elles organisent des événements, rassemblant plus de quatre-vingts personnes. Comme le 8 mars dernier, lors de la journée internationale des droits des femmes, quand elles ont investi en nombre un café du quartier des Quatre Chemins, à la surprise du gérant. Ou quand elles ont entonné, sur la Place de la mairie, un chant de résistance de leur composition. Le 25 novembre, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, elles arpentent la ville pour inciter les gérants des cafés à signer une charte les engageant «  à créer les conditions de sécurité » dans leur enceinte. 
La réputation du collectif s'est peu à peu propagée dans toute la commune et au-delà. Désormais, plusieurs gérants de café... les réclament.  

À l'image de la ville, ce collectif est traversé par toutes les diversités. On y croise des retraitées et des actives, des militantes associatives et des citoyennes lambda, de toutes origines. Seul bémol : la sous-représentation des jeunes, des vingt-trente ans. La cadette du groupe, Louiza, architecte de vingt-neuf ans, Parisienne d'origine, s'est installée il y a un an à Aubervilliers. « À Paris, je sortais beaucoup. Ici, c'est plus difficile. (...) Je pourrais faire comme les filles de mon âge en allant sur la capitale, c'est à cinq minutes. Mais pour moi, il est important de vivre ma ville. » Avec ce groupe, la jeune femme vit sa première expérience de militante. « Et les résultats sont immédiats", sourit-elle. "Mon objectif étant de pouvoir prendre un verre entre copines, partager un moment convivial, tout en donnant plus de visibilité aux femmes ». Quant à Houria Benrabah, employée de médiathèque de cinquante-quatre ans, elle découvre les sorties au café. « Un acte simple pour beaucoup de monde", remarque-t-elle, "mais dans ma culture, cette forme de socialisation n'existe pas vraiment. Maintenant, je trouve ça super, et quand j'ai un rendez-vous, je le donne dans un bistrot. » 

Le collectif suscite également des vocations. En octobre dernier, une ancienne du collectif, Marie Audoux, a ouvert le Grand Bouillon, « un café culturel mixte ». Quelques jours après l'inauguration du lieu, la gérante a invité toutes les membres de Place aux Femmes pour un débat. Le café était plein à craquer. Des femmes et des hommes, de tous âges, des journalistes et des représentant-e-s de la ville sont venus écouter les femmes du groupe, transformant le lieu en véritable assemblée populaire. « Je garde le même objectif qu'elles", confie la fondatrice du Grand Bouillon derrière le bar. "Mais nous n?utilisons pas les mêmes moyens. Moi, je voulais incarner cette cause dans un lieu. Elles veulent rester libres comme des papillons ».